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Utopiales 2015 : Blade Runner, une histoire de cuts

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ChroniquesLe 30 Oct
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Hier soir, j'ai eu la chance de découvrir pour la première fois le final cut de Blade Runner, film de Ridley Scott bien connu pour ses multiples montages, dans une jolie salle, sublimée par une copie neuve du métrage, qui pour plusieurs générations de cinéphiles, définit le terme de Cyberpunk.

Mais alors, quid de ces fameux montages qui se sont succédés au fil des ans, participant eux aussi à la légende derrière le film de Ridley Scott ? Et bien ma foi, ils sont nombreux, et pour cette petite chronique éclair, j'ai voulu vous faire part de leurs différences. Comme quoi Les Utopiales poussent toujours leurs visiteurs à se poser les bonnes questions.

La version prototype (workprint prototype version)

Comme tous les films, Blade Runner a connu une version préliminaire, un montage qui fut assemblé dès 1982 et qui s'étendait sur 113 minutes. Il servit essentiellement de montage test pour un pré-public, rassemblé à Denver puis à Dallas en 1982. Assez étrangement, l'avis des spectateurs ne fut pas unanime, loin de là d'ailleurs, puisque les commentaires négatifs aboutiront sur la version cinéma de 1982 tandis que les avis positifs pousseront le studio Warner Bros à diffuser cette version dans des soirées spéciales en 1990 puis en 1991.

Cette version est caractérisée par l'absence d'un générique au texte défilant, supposé présenter le concept au public. À la place, on nous offre la définition du mot "Replicant" issue d'une version 2016 du dictionnaire New America Dictionary. On note aussi l'absence de la fameuse licorne dont rêve le personnage principal, Deckard,  incarné par Harrison Ford. Personnage qui d'ailleurs, regarde différemment son adversaire - via d'autres plans, si vous préférez - Batty (Rutger Hauer) lors de sa mort. Le film donne même à Deckard une voix-off spécialement pour l'occasion. Le cut est également connu pour l'absence d'un happy ending, comme la plupart de ses congénères, et celle, beaucoup plus surprenante, d'un générique de fin.

La version San Diego (San Diego Sneak Preview Version)

Elle aussi conçue en 1982, cette version est en tous points identique à la version qui sortira dans les cinéma quelques mois plus tard. A ceci près qu'elle offre aux spectateurs trois scènes, ou plutôt trois séquences additionnelles, dont deux seront réutilisées à nouveau en 2007 pour le final cut du métrage. A savoir l'introduction de Roy Batty dans une cabine VidPhon, une tentative ratée, de la part de Deckard, de recharger son arme face à lui en fin de film, et un plan mettant en scène Deckard et Rachael disparaissant sur un fond de coucher de soleil.

La version cinéma (theatrical cut)

Aussi appelé domestic cut, ce montage de 116 minutes est celui qui sera proposé au public en 1982 dans les salles puis en 1983 en VHS. Il est connu pour son happy ending - plutôt relatif, à mon humble avis -  et sa voix-off, qui court sur toute la durée du film. A l'origine, Ridley Scott et Harrison Ford avaient demandé au studio des reshoots (scènes supplémentaires) pour aider le spectateur à pleinement comprendre l'intrigue. Seulement, les financiers du studio refusèrent leur initiative, pour opter pour une version bien moins coûteuse, une narration par la voix. 

Furieux, Harrison Ford aurait enregistré ses lignes de voix-off avec dédain, comme le veut la légende, pour faire peser la balance du côté des reshoots. En 2002, il était revenu sur ces rumeurs en expliquant qu'il n'avait jamais voulu saboter son propre travail,  mais que de toute évidence, il ne pouvait pas faire de miracles : "je n'ai pas tenté de saper (mon travail). Mais la narration était mauvaise, de toute façon."

La version télévisée (US Broadcast version)

Lorsque la chaîne CBS a programmé la diffusion de Blade Runner en 1986, elle s'est heurtée à un problème : le métrage pourrait ne pas correspondre à toutes les audiences. Résultat, l'entreprise a choisi d'amputer le film de toute violence, nudité et irrévérences explicites. Cette version très étrange fut introduite à la télévision par un teaser spécial qui expliquait la promesse du film, mais sans suggérer que Deckard est peut-être un Réplicant : "Blade Runner : ou quand l'amour devient le plus mortel des péchés" - on a connu plus original. Le texte d'introduction est également modifié et lu par une voix anonyme. 

La Director's Cut (1992 Director's Cut)

Pour l'anecdote, cette version du film a été générée par l'existence de la fameuse version prototype, qui avait été vendue comme une director's cut par Warner Bros, à l'occasion de sorties spéciales en salles, et qui sera rendue publique par la VHS (et Laserdisc) de 1993 et le premier DVD de Blade Runner, sorti en 1997. Seulement, Ridley Scott était revenu publiquement sur ce montage, expliquant qu'il était mal conçu et qu'il manquait de la bande-son de Vangelis au crucial moment du climax.

Suite à cette réaction, Warner Bros retira progressivement la version des salles, tout en proposant à Scott de plancher sur une director's cut qui aurait enfin son aval. En l'occurrence, le studio engage finalement le restaurateur de films Michael Arick pour diriger cette version, qui va se débarrasser du happy ending, des 13 voix-offs de Deckard et fait de lui un Réplicant, en insérant le fameux rêve de la licorne dans le métrage. Une séquence qui, bien que présente dans la toute première version du film, avait été retournée pour l'occasion, en l'absence d'une pellicule originale de qualité suffisante.

Mais l'effet reste le même : l'un des derniers plans du film nous montrant un origami de licorne, on comprend que les rêves de Deckard ont sans doute étés implantés, et donc... qu'il n'est pas humain.

Version Ultime (Final Cut)

Malgré tous les efforts ci-dessus, Ridley Scott n'était pas encore satisfait. Il faut dire que le réalisateur était bloqué, au début des années 1990, par le projet Thelma et Louise, qui l'avait forcé à déléguer son travail à Arick, tandis que Harrison Ford s'était montré assez froid à l'égard de la director's cut. Résultat, au début des années 2000, Scott voulu revenir sur sa création, sans doute motivé par les 25 bougies de celle-ci. C'est l'unique version du film sur laquelle Ridley Scott eut un contrôle absolu, même si elle fit l'objet de nombreuses disputes juridiques. 

Côté artistique, cette version profite d'effets sonores et visuels remasterisés. Le film devient plus lumineux, au sens strict du terme : quelques détails cachés dans les décors, notamment l'appartement de Deckard, se révèlent enfin au public. Un vrai travail sur la lumière est fourni, de même que sur les effets spéciaux, à commencer par les flammes qui ouvrent le film. Le générique est également complètement réécrit, mais dans la même police que ses prédécesseurs. Mais surtout, le film s'offre une vraie ambiance film Noir, doublée d'une vraie plongée dans cet univers Cyberpunk, avec de nombreuses séquences supplémentaires dans les rues, les bars et les établissements de Los Angeles. Ce qui ne rallonge pas nécessairement le film, puisque certaines scènes se voient amputées de quelques secondes, à commencer par l'introduction de Deckard à l'écran, raccourcie. Ce genre de suppléments et de réductions, pris un à un, sont à peine visibles, mais ils sont assez nombreux pour que leur effet devienne sensible au visionnage. D'ailleurs, si tous ces détails vous intéressent, ils sont listés, en anglais, par IMDb.

Réplicant ou pas Réplicant du coup ? La question est peut-être moins intéressante que celle du montage du côté du septième art, dont le pouvoir transparaît à merveille avec l'exemple de Blade Runner, chef d'œuvre s'il en est.


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