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La dernière lettre de Robert E. Howard : entre légende et tragédie

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ChroniquesLe 05 Mar
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Robert E. Howard est un auteur fascinant et énigmatique. Si de nombreuses légendes (fausses) gravitent autour du Texan (notons, entre autre, le fait qu'il écrivait ses histoires d’un trait, sans brouillon), une anecdote porte le témoin d’une tragédie familiale : la dernière lettre de Robert E. Howard.

Le 11 juin 1936, meurtri par l’état de sa mère mourante, Robert E. Howard se suicide d’une balle dans la tête à l’âge de 30 ans. Très vite, une légende se met en place : avant de rejoindre le sommeil éternel, l’auteur aurait écrit quelques vers testament :

Tout s’est enfui – tout est accompli.

Hissez-moi donc sur le bûcher ;

La fête est finie, et les lampes expirent.

Le 30 juillet 1936, Farnsworth Wright (éditeur du pulp Weird Tales) écrit à Clark Ashton Smith :

« Lorsque sa mère a sombré dans le coma qui a précédé sa mort, Howard a demandé à l’infirmière s’il y avait une chance quelconque que sa mère puisse le reconnaître un jour.

L’infirmière lui a répondu que c’était impossible ; il est sorti de la maison, il est monté dans sa Ford et s’est tiré une balle dans la cervelle. […] Il est d’abord passé dans sa chambre, juste le temps d’écrire quelques vers qu’on a retrouvés sur sa machine à écrire après sa mort. »

Farnsworth Wright aurait eu connaissance de cette histoire par l’intermédiaire du Dr. Isaac Howard, père de Robert. Cette histoire alimentera la légende Howard pendant de nombreuses années et ne sera remise en question qu’au début du XXIe siècle. Après la parution d’un article de Rusty Burke dans The Dark Man, un fan de Howard s’interroge : si le poème de Howard a été découvert dans sa machine à écrire, pourquoi Isaac aurait écrit une lettre à H.P. Lovecraft en lui faisant part que le poème se trouvait… dans le portefeuille de son fils ? Datée du 29 juin 1936, voici une partie de cette lettre :

« Ces vers étaient écris sur le papier qu’on a retrouvé dans le portefeuille qu’il avait dans sa poche revolver, après son suicide. […] J’ignore s’il s’agit d’une citation ou d’un poème original, mais il ne fait aucun doute qu’il a tapé ces mots très peu de temps avant sa mort. »

Nous nous retrouvons donc face à deux versions du lieu de découverte du poème testament :

-          Version du 29 juin : dans le portefeuille de Robert E. Howard (lettre de Isaac Howard à Lovecraft)

-          Version du 30 juillet : dans la machine à écrire de Robert E. Howard (lettre de Wright à Ashton Smith)

Intrigué, Rusty Burke a mené l’enquête et posa une hypothèse toute simple : une lettre aussi mystérieuse a forcément fait grand bruit à l'époque dans la presse locale. Que nenni ! Le Cross Plans Review du lendemain de la mort de Howard indique :

« [Robert E. Howard] avait demandé à une infirmière si elle pensait que sa mère pourrait le reconnaître de nouveau un jour. […] Elle lui a répondu : « qu’elle avait bien peur que non. »

Il s’est alors levé de sa chaise et a quitté le chevet de sa mère, puis il est monté dans sa voiture qui était garée derrière la maison. »

Aucune information d’un quelconque passage à la machine à écrire ou d’une lettre. Il faut attendre une semaine (numéro du 3 juillet 1936) avant de trouver mention de cette lettre dans la presse :

 

« Le Dr. Howard a fourni sa propre interprétation à ce court poème au représentant du Review, mais il a demandé qu’elle ne soit pas publiée, afin que les lecteurs puissent se faire leur propre avis. »

Restent donc de nombreuses zones d’ombre et il est difficile de mêler le vrai du faux dans cette histoire rocambolesque. Plusieurs hypothèses sont plausibles mais j’en retiendrai une seule : le court poème était dans les papiers de Robert E. Howard. Le Dr Isaac Howard l’a trouvé et pris comme argent comptant pour expliquer la mort de son fils et apaiser son chagrin. Le 22 juin 1936, il écrit :

« Je ne comprends pas pourquoi Robert m’a quitté. Je suis tellement seul et désespérément triste. »

De plus, comment est-il sûr que la lettre était bien les derniers mots de son fils ? Il aurait très bien pu écrire le poème quelques jours/semaines/mois avant sa mort et le garder dans son portefeuille (si on reste sur la version du portefeuille).

De plus, cet arrangement de la vérité par le Dr. Howard ne serait pas un cas isolé puisque triant les manuscrits de son fils quelques jours après la mort de son fils, il écrit :

« Il y a beaucoup de manuscrits qui n’ont jamais été publiés. Beaucoup de poèmes non publiés. »

Il est fort probable qu’il soit alors tombé sur un magnifique poème où la mort plane sur chaque mot : Le Tentateur.  Y voyant une nouvelle façon de s’expliquer la mort de son fils, il écrit à Wright :

« A mon avis, ce poème a été écrit moins de douze heures avant la mort de Robert… ».

Le poème a été publié dans le Cross Plains Review le 19 juin 1937. Cependant, l’analyse du brouillon par Patrice Louinet (papier sur lequel a été écrit le poème du même genre que celui sur lequel il écrivait ses poèmes dans les années 1920) et sachant que Robert E. Howard n’écrivait presque plus de poèmes à partir des années 30 viennent appuyer le fait que le poème ait été écrit dans les années 20.

 Robert E. Howard était quelqu’un de tourmenté, qui pensait au suicide depuis de nombreuses années. Son œuvre est témoin de ce mal-être. De son côté, le Dr Isaac Howard a tout fait pour rationaliser la mort de son fils et amoindrir sa douleur et son malheur. Triste histoire d’une légende toujours intacte.

Sources :

La dernière lettre, Rusty Burke in Echos de Cimmérie (2009, les éditions de l'oeil du Sphynx).

Appendices, Patrice Louinet in Almuric (2015, Bragelonne).


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