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Les Utopiales 2016 : L'interview de Paolo Bacigalupi

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InterviewLe 04 Nov
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Le festival des Utopiales de cette année a été marqué par la présence de l’auteur Paolo Bacigalupi, auteur auréolé de tous les plus grands prix littéraires de science-fiction pour son tout premier roman, La Fille Automate. Nous avons eu le plaisir qu’il réponde à quelques-unes de nos questions. Il nous parle tour à tour de politique, de réchauffement climatique, de manipulation de masse, de culture de la peur, de mots absents de notre vocabulaire. Une interview qui nous permet de plonger dans l’esprit et les questionnements de l’un des auteurs de science-fiction les plus importants d’aujourd’hui.

– Vous écrivez à la fois pour les enfants et pour les adultes. En quoi votre écriture diffère-t-elle en fonction de ces publics ?

Je pense que différentes histoires s’adressent à différent type de publics. Lorsque vous donnez un certain récit à certains de type de lecteur, vous vous ajustez automatiquement pour vous adapter à ce public. Je pense qu’écrire est similaire à la façon dont on parle. Si je m’adresse à un enfant, ce sera très différent de la manière dont je m’adresserais à un adulte. À chaque fois, j’essaie d’avoir une communication, une connexion sincère avec quelqu’un. J’ajuste tout un tas d’éléments naturellement pour essayer d’avoir cette conversation. Oh ! Pour cet enfant, je vais lui donner ce type d’histoire pleine d’émotions. Je vais lui donner l’impression que c’est un truc cool à lire. De la même manière lorsque je m’adresse à un adulte. Je me dis que je veux lui donner un certain type d’histoire. Je veux le choquer. Je veux le surprendre. Je veux l’emmener vers des endroits où il ne pensait pas aller. Dans ma tête, en tant qu’écrivain, lorsque je pense à l’histoire de manière formelle, ça ne se confine pas au fait qu’il faut mettre une scène de sexe ou non. Ce n’est pas de cette manière que ça se passe. Vous cherchez avant tout à vous adapter au public auquel vous vous voulez vous adresser.

– Vos livres sont très politiques, c'est également le cas de ceux qui s'adressent à un plus jeune public. Comment arrivez-vous à ménager la forme tout en réussissant à y glisser un message ?

Je pense que le plus grand danger lorsqu’on veut écrire à propos de ces principes ou de ces convictions politiques est que l’histoire peut devenir très vite didactique. À chaque fois lorsque lorsque l’histoire se brise c’est quand ça devient évident. Lorsque les bonnes personnes ont de bons principes. Les bons contre des méchants qui font des choses mauvaises. Vous voyez ça tout le temps. Je me souviens, j’ai étudié le chinois et j’ai vécu en chine. Je me souviens avoir vu beaucoup de films communistes ou le pauvre paysan avec de bonnes valeurs se confronte au vil propriétaire terrien et qu’il le renversait. Vous connaissez l’histoire bien avant qu’elle ne démarre. Je pense que l’astuce, c’est qu’au lieu de faire reposer mes valeurs sur les personnages, je les place dans le contexte. Ainsi, si je veux construire quelque chose comme Water Knife sur les changements climatiques et la sécheresse. Je passe toutes mes valeurs dans le contexte. C’est un monde brisé. C’est un monde que nous avons hérité après avoir échoué. Il y a toute cette sécheresse, tous ces réfugiés. Il y a tous ces problèmes. Les villes qui se battent pour l’eau. La baisse du niveau de l’eau dans les fleuves. Tout ceci crée automatiquement des scènes de conflits. Les personnages quant à eux, sont totalement libres. Ils peuvent être bons. Ils peuvent être mauvais. Parfois, ils sont les deux. Ils doivent surtout survivre à la situation dans laquelle je les ai placés. La situation est l’avertissement : il y a ce terrible futur. J’espère que j’ai créé des personnages pour lesquels le lecteur va se faire du souci et pouvoir s’identifier. Les personnages peuvent être très empathiques. Ils peuvent avoir n’importe quelle valeur. Parce que tout ce qu’ils ont à faire c’est de survivre au monde terrible que j’ai créé pour eux. L’avertissement vient vraiment avec le contexte. Les personnages ont juste à être des personnages.

– Je voudrais vous parler de Water Knife. Comment est née l’idée de ce livre ?

Le moment où j’ai su que je voulais écrire cette histoire, c’était pendant la vague de sécheresse en 2011 qui a frappé le Texas. J’habitais là-bas chez des amis. L’État subissait des chaleurs records. La sécheresse tuait toutes les récoltes. Les fermiers devaient tuer leur bétail, car les terres ne pouvaient plus supporter ces animaux. Il y avait des pannes de courant parce qu’une partie de l’électricité est hydraulique. Les courants des cours d’eau étaient trop faibles et ne pouvaient pas faire tourner les turbines. Et en même temps, tout le monde utilisait plus d’énergie que jamais avec l’air conditionné. Cela prenait des airs d’apocalypse. Je me souviens d’avoir été là dans cette chaleur, avec tous ces problèmes autour de moi. J’ai réalisé que cette sécheresse collée avec ce que les experts climatiques prédisaient pour le Texas : le Sud des États Unis serait probablement plus chaud et sec. On pense que la sécheresse est un truc de passage, qui va et qui vient, que c’est juste la météo. À ce moment-là, je me suis dit que je n’étais pas qu’en train de subir cette sécheresse, j’avais voyagé dans le temps. Je venais juste de sauter dans le futur à regarder à quoi le Texas ressemblera. Et le constat était effrayant de réaliser à quel point les choses se dérèglent rapidement lorsqu’on n’a pas assez d’eau. Une autre chose est venue en même temps, le gouverneur du Texas, Rick Perry qui fut candidat à l’élection présidentielle, a encouragé les habitants de l’État à prier pour la pluie. À ce moment, cette juxtaposition entre ce que l’on sait et ce que les experts nous disent : la sécheresse ne sera pas une sécheresse passagère, mais une nouvelle normalité. Cette sécheresse, cette chaleur viennent pour nous. Voici les faits. Et d’un autre côté, les dirigeants qui s’engagent dans la pensée magique. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait que j’écrive dessus. J’avais besoin d’en parler. C’était vraiment le début de ce récit qui se résumait à cette question : nous savons que quelque chose de terrible arrive et nous ne pouvons pas prétendre le contraire. Quel genre de monde allons-nous avoir ? Il y a toujours ce processus à se poser cette question (cette question classique de science-fiction) qui consiste à se dire si un problème se poursuit ainsi à quoi ressemblera le monde si nous nous évertuons sur ce chemin. C’était le point de départ idéal pour créer une histoire.

– J’ai écouté une émission de radio qui citait des propos de Sitting Bull. (L'émission en question était Sur les épaules de Darwin diffusée le 22 octobre 2016) Il disait en substance : les hommes blancs revendiquent notre mère Nature. Ils construisent des murs contre leurs voisins. Cette nation détruit tout. Lorsque j’ai entendu ceci, je me suis demandé si les causes du changement climatique n’étaient pas inhérentes à la culture européenne avant de provenir de la Révolution industrielle.

Elle a commencé avec la technologie... Pour moi, le changement climatique a commencé lorsqu’on a réalisé ce que nous faisions. Avant cela, vous pouvez faire beaucoup de choses en étant ignorant des conséquences. Quelque part, vous êtes innocent. Mais il y a un moment, au milieu des années 90, où nous avons commencé à savoir que le changement climatique était réel. Les scientifiques nous disaient des choses très précises à propos du changement climatique. À partir de cet instant, on ne pouvait plus prétendre que nous ne détruisions pas la planète. Pour moi, ce n’est pas exactement la culture européenne, ou la culture industrielle, ou la culture scientifique les responsables. C’est autre chose. C’est le capitalisme. C’est le groupe d’entreprises qu’ils veulent faire de l’argent tout de suite tout en ignorant les dégâts causés pour le futur. C’est le marché. Ces compagnies ont pour seule inquiétude de faire du profit immédiatement. C’est pour cette raison qu’elle ne se préoccupe pas du changement climatique. Dans le milieu des années 80 et 90, le changement climatique était un problème relativement simple à résoudre. Parce que nous avons attendu, maintenant, c’est devenu un problème compliqué et dangereux. La faute revient au marché ainsi qu’aux puissantes industries qui ont une voix dans notre démocratie. En plus, nous avons créé une industrie qui repose sur l’idée qu’ils doivent augmenter leurs profits en permanence. Leur responsabilité est d’agir ainsi. Nous avons créé les règles pour ce jeu. Ce n’est pas de sa faute (à l’entreprise), c’est sa nature profonde. C’est ainsi qu’elle fait. C’est comme Cthulhu ou quelque chose comme ça. C’est un démon. On ne blâme pas un démon parce qu’il est et agit comme un démon. C’est pour cette raison qu’ExxonMobil s’en sort en créant toute cette désinformation à propos du changement climatique. Ils essaient d’embrouiller le public sur le sujet. Toutes les sociétés polluantes font cela depuis des années. Il passe tout leur temps à dire : Oh non ! ce n’est pas réel. Oh non ! Les scientifiques vous mentent. Oh non ! les scientifiques sont corrompus. Et à chaque fois, ils utilisent une nouvelle façon de discréditer la science. J’ai écrit un autre livre, La Fabrique du Doute, à propos des relations publiques, sur les entreprises qui tentent de créer la confusion à propos des informations scientifiques. Les personnes qui créent le doute à propos du changement climatique sont les mêmes personnes qui ont créé le doute sur les cigarettes. Ce sont exactement les mêmes personnes. Ils sont des acolytes. C’est une chose étrange. Ces personnes ont travaillé pour l’industrie du tabac puis pour l’industrie pharmaceutique et enfin pour les industries polluantes. À chaque fois, ils disent que c’est moins dangereux que vous le pensez. C’est leur travail, dans les faits, de dire ça.

– Vous montrez dans votre livre combien les États deviennent égoïstes. (Nous connaissons aussi cela en Europe.) Pensez-vous que plus que le réchauffement climatique, le véritable problème est que les individus ont oublié l’empathie ?

Je suis très intéressé par cette question de savoir pourquoi nous devons prendre soin de l’autre. Pourquoi nous choisissons de prendre soin de telle personne et pas de telle autre ? Pourquoi nous sommes amis avec un pays et pas avec un autre ? C’est réellement une véritable énigme pour moi. C’est un sujet auquel je me suis intéressé lorsque j’écrivais Water Knife. Doit-on quelque chose à son voisin ? Doit-on quelque chose à cet étranger ? Doit-on quelque chose à ce réfugié, pour se lier à lui, et prendre soin de lui ? Le faire sans que ça nécessite aucune obligation. Est-ce que c’est un fardeau pour nous ou est-ce une joie que de venir en aide à quelqu’un ? Je pense que c’est intéressant de voir la manière dont on dresse des barrières entre nous et les autres lorsque nous avons peur. Je pense que l’espèce humaine est ambivalente à la fois sainte et diabolique, en même temps. Cela dépend de la manière dont nous sommes influencés. C’est presque aléatoire lorsque nous faisons ce choix d’avoir de l’empathie pour quelqu’un et inversement au moment où l’on fait marche arrière et que l’on pense : Oh non ! je dois me protéger. Je pense, maintenant, en Amérique, pour ce qui est certain et en Europe peut-être, vous voyez beaucoup de personnes qui semblent avoir un avantage politique à créer plus de peur. Ils ont trouvé une source de pouvoir. On le voit encore et encore dans l’histoire de l’humanité. Il y a une manière d’énerver le peuple afin qu’ils se sentent ensemble ce qui donne l’impression d’être puissant, mais il faut qu’il soit effrayé par quelque chose d’autre. Je pense... Peut-être que l’être humain est construit avec ce défaut, que l’on est vulnérable à cela. Je ne sais pas. Mais on le voit encore et encore à travers toute l’histoire de l’humanité. Lorsque vous voyez quelqu’un comme Trump, la manière dont il parle, la manière dont les gens répondent. Cela ressemble au piratage d’un ordinateur. Il a trouvé le bouton dans le backdoor de notre cerveau et il appuie dessus, et soudainement nous faisons ces choses. Il nous reprogramme, pour un moment, pour être effrayés et pleins de colère. C’est un piratage de nos vulnérabilités, comme si l’on ne possédait pas le bon pare-feu dans notre tête pour se protéger contre des personnes comme Trump. Je ne sais pas comment on peut se procurer un pare-feu pour se protéger contre eux. C’est quelque chose que je regarde, c’est quelque chose qui m’inquiète, et sans doute quelque chose sur lequel j’écrirais dans le futur. Dans Water Knife, de manière certaine, il y a quelques moments où les personnages ont à faire ce choix de faire preuve ou non d’empathie.

– J’ai vu quelquefois que vos livres étaient classifiés de « biopunk ». Que pensez-vous de cette étiquette ?

Je l’aime bien. C’est cool ! Je sais que l’on caractérise aussi La Fille Automate d’agropunk. Agro pour agriculteur. Je pense que l’on cherche différents types d’étiquettes pour ces types d’histoires. Parfois, je suis étiqueté comme de la science-fiction, parfois comme de la fiction dystopique. Je pense que toutes ces étiquettes sont vraies, mais quelque part un peu fausses, aussi. Dans les faits, je n’ai rien contre. Si ça peut aider un lecteur à choisir, tant mieux. Mais si l’étiquette rebute, alors on peut en trouver une autre pour voir si cela l’intéresse. Mais dans le fond, ce n’est pas une affaire d’étiquette, un livre c’est avant tout une histoire. Ce que je veux, c’est que les gens lui donnent sa chance, qu’ils puissent dire qu’ils l’ont lu, qu’ils l’ont aimé ou non. Ma plus grande inquiétude à propos de la classification c’est qu’elle semble parfois donner l’impression au lecteur de connaître l’histoire bien avant qu’il lui donne sa chance.

– William Gibson a dit que si le cyberpunk était une fiction dans les années 80, il est devenu réel, aujourd’hui. Si nous considérons que le biopunk comme un descendant du cyberpunk. Combien de temps avons-nous avant que le cauchemar que vous écrivez dans vos livres devienne réalité ?

Gibson a dit aussi que le futur était là, mais qu’il se trouvait inégalement réparti. De mon point de vue, je pense que c’est exactement le cas. Lorsque nous parlons de réfugiés maintenant, nous voyons les réfugiés qui fuient la Syrie. Est-ce que c’est le futur pour chacun d’entre nous ? Allons-nous tous être déplacés ou est-ce quelque chose que nous devons apprendre à réparer ? Il existe des endroits comme la Nouvelle-Zélande qui parait très calme et sympathique qui vient contrebalancer d’une certaine manière cette situation. Peut-être que c’est ça le futur : trouver un moyen de vivre comme en Nouvelle-Zélande. Je ne sais pas. Je pense que ce que j’essaie de faire, ce n’est pas de prédire le futur, mais de pointer du doigt ces éléments qui conduisent vers un futur probable. Lorsque quelqu’un lit La Fille Automate, et qu’il découvre les entreprises caloriques qui contrôle la nourriture et puis que dans un journal il lit une histoire surMonsanto qui oblige les fermiers à utiliser leur semence, il peut faire le rapprochement entre la fiction et la réalité et se dire que cela peut-être un élément qui nous conduit vers le futur décrit dans mon livre. C’est vraiment intéressant pour moi que le lecteur remarque cela. Qu’il se dise : oh ! Voilà une nouvelle étape vers ce futur détestable. Comment on arrive à ce futur, je ne sais pas. Mais le lecteur doit remarquer cela autour de lui et voir quelle étape nous prenons vers quel type de futur probable. C’est ce qui m’intéresse.

– Quels sont vos prochains projets ?

Je pense que j’ai deux livres en tête, en ce moment. L’un d’entre eux est basé sur la nouvelle Mika Model qui se trouve sur slate.com en anglais et que l’on peut découvrir dans le recueil des Utopiales de cette année en français. Je pense que je vais reprendre cette nouvelle pour en faire un roman. Le deuxième est un peu plus compliqué. Je me suis intéressé au langage. Savoir comment, il se comprend aujourd’hui. Ma pensée est que nous ne possédons pas les outils de langage pour parler de ce qu’est l’être humain moderne. La raison pour laquelle le changement climatique est un problème c’est que l’on n’a pas le langage pour parler de ce genre de chose qui oblige chacun d’entre nous à prendre des décisions minimes pour éviter un problème terrible qui risque de nous éradiquer dans les cinquante ans. C’est un objet étrange de ne pas avoir le bon mot pour parler de ce problème. Je pense que si nous l’avions ce serait plus facile pour faire la conversation. Oh ! C’est le « bogumbogum ». Lorsque vous voyez le « bogumbogum » vous savez que c’est un mal infime qui peut dégénérer vers un problème gigantesque. Ne faites pas ça ! Ne faites pas le « bogumbogum » ! Je pense à quelqu’un comme George Orwel lorsqu’il a créé le terme « Big Brother ». De manière subite, nous avons une manière de parler à la fois de l’État et de la surveillance de masse... Nous avons, aux États-Unis, la NSA qui espionne tout le monde. C’est « Big Brother » ! Voià, vous avez le moyen d’en parler, ce qui veut dire que vous pouvez l’identifier, le voir et le combattre. Je veux créer un langage qui peut manipuler toute notre complexité moderne, pour tenter de la comprendre. Je veux faire en sorte que ce soit aussi une histoire divertissante, intéressante, captivante, excitante, mais en parlant du langage. Je ne sais pas encore comme je vais m’y prendre.

Merci aux Utopiales 2016 et à Paolo Bacigalupi pour cette possibilité d'interview, Water Knife est disponible depuis le 28 Octobre en français Au Diable Vauvert.


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