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Carrie Fisher : de princesse à générale

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ChroniquesLe 06 Jan
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Le 27 décembre dernier, nous apprenions avec la plus grande tristesse que Carrie Fisher, suite à un arrêt cardiaque survenu trois jours plus tôt, nous avait quitté. Première des membres de la trinité de la trilogie originale à ne faire qu'un avec la Force, l'actrice était également romancière, essayiste et script doctor, une profession qu'elle a permis de populariser, tout comme elle a ouvert les esprits sur la bipolarité dont elle souffrait. Son héritage est donc énorme, et nombre de nos collègues l'ont déjà traité, souvent avec brio. Mais de notre côté, nous voulions revenir sur son rôle le plus mythique et la relation que Carrie Fisher a entretenu avec lui : celui de la Princesse Leia.

Une fois n'est pas coutume, commençons par une anecdote. Après avoir décroché son premier rôle aux côtés de sa maman, la comédienne Debbie Reynolds, elle obtient un premier grand rôle dans la comédie romantique Shampoo, qui l'emmène vers une double audition. Nous sommes alors en 1977 et Brian de Palma et George Lucas castent ensemble leurs films respectifs du moment, Carrie et Star Wars. D'abord bien placée pour décrocher un rôle dans le premier film, l'actrice refuse finalement de jouer nue et laisse donc sa place à Sissy Spacek pour se lancer tête la première dans Star Wars, elle qui trouve le scénario du métrage de Lucas fantastique à l'heure où tout le monde doute encore de son potentiel.
 

La suite vous la connaissez, la trinité composée par Fisher, Mark Hamill et Harrison Ford se forme, et forgera ses liens de plateaux en plateaux grâce au succès du premier Star Wars. A ce titre, Leia devient très rapidement un personnage culte. Pour son apparence, tout d'abord, sa drôle de coiffure aux allures médiévales étant tout de suite repérée par les fans - elle reste encore aujourd'hui très identifiable et facile à parodier. Mais au-delà du look imbattable de l'héroïne, c'est son écriture et l'interprétation qui en est faite par Fisher qui va marquer les esprits. Très inspiré par la mythologie, les contes épiques et la poésie médiévale, George Lucas a en effet le bon goût de bousculer un archétype bien connu, au sein de ces trois genres et bien au-delà : la demoiselle en détresse.

Cette dernière est souvent une Princesse, comme Leia d'ailleurs, qui requiert l'aide de ses camarades masculins pour agir. Or, ce n'est pas tellement le cas de l'alter-ego de Fisher, qu'on retrouve presque toujours en position de force, ou devrais-je dire, de Force. Elle fait sa première apparition blaster au poing et devient presque immédiatement le moteur implicite de l'action en confiant les plans de l'Étoile Noire à R2-D2. Puis on ne cessera de la voir jouer au concours de la meilleure punchline avec Dark Vador, le Grand Moff Tarkin et bien entendu Han Solo, Luke et Chewbacca, qu'elle insulte tout de même de carpette ambulante. Alors certes, notre princesse est sauvée par un groupe essentiellement masculin, mais elle ne s'attarde guère sur la question et prend même spontanément le commandement de ce groupe : quoi de plus normal pour une sénatrice habituée aux négociations musclées et une Princesse proche de son peuple, comme on le voyait il y a quelques mois dans la série de comics Princess Leia de Mark Waid et Terry Dodson.


Et c'est sans compter l'officier de l'Alliance Rebelle qui se cache sous ce personnage féminin déjà plus complexe et original que la moyenne, à l'époque, et malheureusement, encore aujourd'hui. A ce titre, plusieurs fans, critiques et spécialistes de la question considèrent que l'interprétation faite de Leia par Carrie Fisher, dont le caractère correspond finalement parfaitement au côté le plus piquant du personnage, a ouvert la voie à des héroïnes tout aussi cultes comme Ellen Ripley dans Alien, en 1979 puis Sarah Connor dans Terminator, en 1984. Le lien de cause à effet est difficile à prouver, et les différences entre ces personnages restent importantes, mais effectivement, l'apport de Leia à la figure de l'héroïne, telle que présentée dans les histoires hollywoodiennes, est majeur. Mais pas forcément sans failles.

Car si Carrie Fisher incarne à merveille l'héroïne et lui a donné une vraie résonance sociale ou politique à travers les années - nous y reviendrons - elle n'a pas non plus permis aux personnages féminins de pleinement s'émanciper à Hollywood. Et si les exemples de Ripley ou de Sarah Connor sont forts, ils restent les exceptions qui confirment la règle. Après un bref sursaut jusque dans les années 1990 et un passage par la case de la "musculinité" (d'après l'essayiste Raphaëlle Moine dans son livre Les Femmes d'Action au Cinéma, qui expliquent que les héroïnes s'approprient alors des codes masculins), les héroïnes ne sont pas aussi nombreuses et variées qu'on le voudrait. Pire, elles cachent des symptômes qui perdurent dans le système hollywoodien, et que Carrie Fisher aura combattu dans presque toutes ses apparitions publiques récentes.


On se souvient notamment de ses conseils à Daisy Ridley pour The Force Awakens : "fais ce que tu veux mais n'accepte pas de porter ce bikini doré" en référence à sa tenue au début du Retour du Jedi, devenue culte peut-être malgré elle. Héritage direct du côté pulp et parfois carrément bas du front de la science-fiction des années 1950 et 1960, cet accoutrement devenu fantasme peut également être vu comme un outil de dénonciation, certes totalement maladroit. Carrie Fisher apparaît en effet d'abord vêtue de la tête au pied dans le film de Richard Marquand, sous la tenue de Bush, avant d'être dénudée pour le bon plaisir de Jabba. Le personnage est donc radicalement sexualisé, et Carrie Fisher aussi, par effet de rebond. Et pourtant, c'est bien Leia elle-même qui s'échappe des griffes de son agresseur, avant de le tuer en l'étranglant à l'aide de ses propres chaînes. Le symbole est assez fort et certains fans, hommes comme femmes, y voient un message de révolte ou du moins, la métaphore d'une femme réduite à l'état d'objet qui reprend le pouvoir.

Seulement, cette analyse est une goutte d'eau qui se perd au milieu de l'océan qui façonne alors Carrie Fisher en véritable Sex Symbol. L'actrice souffrant déjà d'addictions à la drogue et à l'alcool lors du tournage du Retour du Jedi, on imagine que le biais finira d'ailleurs par l'atteindre. Mais loin de nous l'idée de tisser des liens hâtifs entre les représentations faites de Leia par la saga, et la vie privée de Carrie Fisher. En revanche, une chose est sûre : l'actrice avait profité de ses années en dehors de la galaxie Star Wars - elle qui a pourtant officié comme script doctor sur les deux premiers épisodes de la prélogie - pour marquer un peu de distance avec l'image de la princesse, jusqu'à sa lettre au personnage, réalisée en 2013 (via Lepoint Pop), dans laquelle Fisher déclarait :

"Nous voilà dans notre propre tableau à la Dorian Gray. Vous : douce, sûre de vous et droite dans vos bottes, condamnée pour toujours à la grande et enviable prison de l'aventure intergalactique. Moi : luttant de plus en plus contre le syndrome de stress post-galactique, portant vos cicatrices, grisonnant vos cheveux éternellement noirs et ridicules.Vous agissez toujours en héroïne ; je la sniffe, dans une piètre tentative d'atténuer l'éclat de votre frénétique cinéma intergalactique. Vous récoltez la gloire ; je cède à la vieillesse. Vous : tellement en forme physiquement et si pétrie de bonnes intentions que cela me rend folle – en tout cas, quelque chose me rend folle."


Et pourtant, c'est sur une note peut-être plus fidèle aux valeurs qu'incarnait Carrie Fisher que l'actrice nous aura quitté, en reprenant son rôle de Leia Organa dans The Force Awakens. Encore une fois, rien n'avait été épargné à Fisher qui expliquait avoir dû perdre quelques kilos pour satisfaire les exigences de la production, qui mettait pourtant en scène une femme plus âgée qu'à l'époque d'Un Nouvel Espoir, où déjà, George Lucas lui avait demandé de ne pas porter de soutien-gorge. Beaucoup plus loquace que dans les années 1970, Carrie Fisher en a donc légitiment profité pour attirer l'attention des médias sur le sujet, tout en endossant une deuxième voire une troisième (après la sénatrice et la princesse) variante de son rôle, celle de la Générale Organa. Et si le personnage de Max Von Sydow, Lor San Tekka, s'empresse de nous rappeler que Leia est de sang royal dès les débuts de The Force Awakens, on doit admettre que la leader de la Résistance est une parfaite synthèse des combats menés par Carrie Fisher comme par son personnage.

Grâce au scénario du film et à son interprétation dans celui-ci, Carrie Fisher a pu achever sa distanciation avec l'icône sexualisée et parfois mal comprise qu'est Leia Organa, en abandonnant son nom au profit d'un grade, qui symbolise parfaitement l'engagement politique du personnage, et les combats militants de son actrice. Et si on déplore quelques scènes coupées au montage, qui nous auraient permis de mieux comprendre la détermination de Leia et le respect qu'elle inspire à ses troupes, on doit avouer que le personnage avait une sacrée classe. On rappelle qu'il était d'ailleurs le seul, parmi la trinité originale, à avoir réellement évolué. Là où Luke a choisi l'exil et Han Solo le retour aux affaires, dans l'espoir de combattre leurs démons respectifs, le général Organa affronte les siens sur le champ de bataille, aux yeux de tous. Son personnage, sans arriver aux méthodes extrêmes employées par un Saw Gerrera, évolue ainsi sans l'aval de la République et sans son soutien officiel : une situation qui ferait presque écho à la personnalité très électron libre de Carrie Fisher, qui était toujours la plus drôle et la plus passionnée sur chaque plateau où elle était invitée.


A n'en pas douter, sa disparition laisse donc un grand vide dans la Force. C'est le visage d'une héroïne aussi complexe et parfois aussi fragile qu'elle qui disparaît, et c'est une femme talentueuse, qui a sensibilisé le public sur des sujets aussi variés que le sexisme, l'écriture à Hollywood ou la bipolarité, qui s'en va. Une perte énorme pour notre galaxie et celle de Star Wars, mais Carrie Fisher aurait sans doute ri de nos mots ampoulés. Je suis triste mais heureux de l'avoir vue de mes propres yeux lors de la dernière Star Wars Celebration, et j'espère croiser autant de Générale Organa que de petites Rey lors des prochaines itérations de l'événement consacré aux fans de la saga. Que la Force soit avec vous Carrie Fisher, vous nous manquerez.


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