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Entretien avec Stéphane Marsan (Bragelonne), 2ème partie

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InterviewLe 22 Jan
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Au cours de la première partie de l'interview, Stéphane Marsan revenait sur les circonstances qui ont fait de lui l'éditeur que l'on connait aujourd'hui. Dans le passage qui suit, il aborde le cœur du métier d'éditeur et son travail auprès des auteurs qu'il publie. Il nous parle aussi de la place de la littérature dans nos sociétés. Bonne lecture à tous ! 

– Je sais que vous avez écrit au tout début de Mnémos. Pourquoi avoir arrêté ?

La bonne question, c’est pourquoi l’avoir fait, parce que c’était une très mauvaise idée. Je l’ai fait pour deux raisons... enfin trois. Un. En fait, je n’ai jamais voulu être éditeur. Quand j’étais petit, je voulais être dessinateur de bande dessinée, ensuite je voulais être cinéaste, ensuite je voulais être écrivain. Je suis devenu éditeur complètement par hasard. Et donc, j’avais quand même encore à l’époque cette ambition et cette envie. Donc c’était quand même une bonne occasion.

Amis éditeurs qui avez cette envie, je pense que c’est une très mauvaise idée, je pense qu’il faut y réfléchir à deux fois et même plus qu’à deux fois. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas être son propre éditeur, c’est une connerie. La deuxième raison c’était que les romans que j’ai écrits se situaient dans l’univers du jeu de rôle sur lequel j’étais en train de travailler, à ce moment-là, qui était Guilde. Puisqu’en parallèle, j’ai dit que Mnémos est né dans l’orbe de Multisim qui était une maison d’édition de jeux de rôle. Multisim a continué un certain temps en même temps que Mnémos, donc on était au four et au moulin. Donc, mon premier roman était une sorte de roman de promotion pour découvrir le jeu de rôle Guilde. C’est pour ça que c’est moi qui l’ait écrit.

La troisième raison, pourquoi je l’ai fait. J’ai envie de te dire tout simplement, parce que je le pouvais. Parce que j’ai cédé à cette très mauvaise idée, c’est à dire j’ai cédé à cette facilité d’avoir la possibilité de me publier moi-même, sans avoir besoin de l’assentiment de personne d’autre. Je pense que c’est un péché capital dans l’édition, parce qu’évidemment, il n’y a pas eu de regard critique. Idéalement, il aurait fallu que quelqu’un dans la maison, qu’un ami ou un collègue, fasse l’éditeur pour moi et me dise : Stéphane, il faut rebosser ça, ce n’est pas terrible, etc. Voire même, quelqu’un de sage et de bon conseil dise fait pas ça, ou au moins, prend un pseudo et idéalement, demande à quelqu’un d’autre de l’écrire. Parce que tu ne peux pas dire : je suis Stéphane Marsan et je voudrais parler de ce formidable roman que je viens de publier qui est écrit par Stéphane Marsan. Voilà, tout ça te donne les raisons pour lesquelles j’ai arrêté.

J’ai continué à avoir envie d’écrire, pendant un certain temps. Surtout à un moment où, sachant beaucoup plus de choses sur comment on fait un bon bouquin, j’ai de nouveau eu envie de m’y essayer. En fait, j’ai considéré que, un, ça prend quand même énormément de temps si on veut le faire bien. Deux. J’ai vraiment autre chose à foutre. Sûrement mieux à foutre. C’est-à-dire que je préfère aujourd’hui travailler pour les autres auteurs que travailler pour moi-même. Je ne sais pas, peut-être, que quand je prendrai ma retraite ça me gratouillera à nouveau. Surtout, je le dis et je le répète souvent quand je donne des conférences ou des ateliers de conseils aux jeunes auteurs : si ça ne vous réveille pas la nuit, ne le faites pas. C’est trop de temps, trop d’effort, trop de frustration, trop de déception. Il faut que ça vous brûle. Il faut que ça vous botte le cul. Moi, ça ne me réveille pas la nuit. Voilà, je n’écris plus.

 

– Quelle est la part de l’auteur qui était en germe dans vos choix d’éditeur. Qu’est-ce qui est resté de cet embryon d’auteur dans l’éditeur que vous êtes aujourd’hui ?

C’est une excellente question que l’on ne m’a jamais posée... C’est une excellente question parce que je ne me la suis jamais posée... Je pense pas mal de choses, en fait. Déjà, j’ai compris, très tôt, d’une façon empirique, parce que moi je n’ai pas fait d’études d’édition, métier du livre, tout ça. J’ai travaillé dans une maison d’édition qui n’était globalement pas la mienne. Je n’ai jamais appris avec les autres. Je suis vraiment un autodidacte, donc j’ai fait un million de conneries. Il y a des choses que j’ai découvertes. J’aurais gagné beaucoup de temps si j’avais parlé à des éditeurs avant.

J’ai découvert très vite qu’en fait il y avait un culot monstrueux de la part de l’éditeur. Je pense particulièrement pour l’imaginaire, particulièrement avec une conception plutôt anglo-saxonne de l’édition qui consiste en tant qu’éditeur à descendre dans la salle des machines de l’auteur, à rentrer dans son imaginaire. À faire de « l’editing », ce n’est pas pour rien que j’utilise un terme anglais, c’est-à-dire se mêler du style, de l’expression, mais aussi de l’histoire. Dire, la fin n’est pas terrible, ce personnage il faudrait le développer, là il manque une scène, etc.

Je dis que c’est une conception plutôt anglo-saxonne parce qu’elle s’oppose à une conception plutôt française qui pour moi a été exprimée de façon spectaculaire par Paul Otchakovsky-Laurens, l’éditeur de la maison POL, qui dans une interview – cela m’avait beaucoup frappé – à la question « est-ce que vous faites retravailler les auteurs ? » Il avait dit : « Non. On ne demande pas à Picasso de rajouter du rouge ou du bleu. » Ce à quoi j’ajouterais, encore faut-il avoir Picasso. Particulièrement dans l’imaginaire, dans le roman populaire, un roman dont on souhaite qu’il emporte son lecteur qu’il le passionne et qui le pousse à le dévorer, je pense que l’éditeur a non seulement le droit, mais je pense qu’il a même le devoir d’inciter l’auteur à revoir sa copie, à écouter ses conseils, à lui procurer des suggestions. Ensuite que l’auteur les utilise ou pas, c’est un autre débat, une longue discussion et plein de cas particuliers. Donc, je pense que c’est particulièrement lié à cette impulsion passée d’auteur chez moi, c’est-à-dire qu’il y a une envie artisanale, une envie de façonnage, une envie de participer au livre écrit par quelqu’un d’autre.

C’est dangereux, parce qu’il y a une limite à ne pas franchir qui est, c’est son livre, ce n’est pas le tien, c’est son imaginaire. J’irais même jusqu’à dire, ce sont ses défauts. Nombre d’auteurs français que l’on publie, étrangers aussi d’ailleurs, mais ça je peux moins y participer, il y a des choses que je considère comme des défauts. J’essaie de les convaincre de les corriger, mais il arrive un moment où on peut se rendre compte que ces défauts sont constitutifs du style et de sa personnalité. Si ça se trouve, c’est ça qui plaît à leur lecteur. En tout cas que ça plaise ou que ça ne plaise pas, c’est eux. Donc en fait, je ferais une erreur. Et là, je rejoins la position de POL, je ferais une erreur de les forcer à changer.

 

Je crois qu’il y a une deuxième chose très importante, par rapport à ta question... Souvent, je lis des auteurs qui disent : j’écris les livres que j’aimerais trouver en librairies. J’écris les livres que j’aimerais lire. Je déteste cette position. Je trouve ça inepte parce qu’encore faudrait-il comme Mallarmé dire voilà « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Dire je n’ai pas trouvé ce livre en libraires, j’ai envie de dire : « Mec ! cherche encore. » J’ai même envie de dire, on est quand même à l’ère de Google et des algorithmes qui te répètent sans cesse ce que tu sais déjà et qui t’invitent à découvrir ce que tu connais déjà.

En fait, je n’écrirais jamais, si j’étais auteur, le livre que j’ai envie de lire écrit par quelqu’un d’autre. Non. On écrit ce qu’on écrit et on lit ce qu’on lit. Il y a de grands auteurs tutélaires dans notre domaine comme Stephen King qui dit toujours si tu veux écrire commence par lire. Lire. Lire. Lire. Lire. Tout est là.

Donc, je veux dire par là qu’en tant qu’éditeur, je ne cherche pas à lire ce que j’aurais aimé écrire. Mais, je pense que je vais aimer ce que je vais trouver dans les manuscrits, dans les ouvrages que je choisis, des émotions, des visions, des scènes, des idées qui évidemment résonnent avec ce que j’aurais aimé développer moi-même.

Là encore, je vais mentionner le jeu de rôle. Le jeu de rôle par la complicité créative qu’il m’a permis de connaître avec des gens comme Matthieu Gaborit, par exemple, ou des gens qui ne sont pas écrivains qui ont, pour moi, été très importants dans cette complicité, un garçon qui s’appelle Cyrille Daujean qui est quelqu’un avec qui je travaillais à Multisim, avec qui j’ai fait Guilde. C’est à dire des visions. Il y avait des moments avec eux où on pouvait simplement dire, dans la neige, un cercle, des gens dans le cercle avec des torches qui est une image fondamentale du Dracula de Coppola. Dire, oui, oui, bien sûr ! Là ce n’est pas une histoire. Ce n’est pas un univers. Ce n’est pas un concept. Ce n’est pas une règle de jeu. Qu’est-ce qu’il y a dans cette image ? Évidemment je fais quelques références – j’ai du mal à m’en empêcher, car j’ai fait de la philo autrefois – qui rappelle le travail de Bachelard. Des images fondamentales. Des images poétiques fondamentales. C’est à partir de ça que souvent on travaille. Par exemple, il y a des moments, aujourd’hui, avec Pierre Pevel qui est l’auteur français avec qui je travaille le plus... il y a des moments où l’on retrouve ça. Il y a des scènes. D’ailleurs, ses lecteurs m’en parlent. Ses lecteurs viennent me dire : cette scène du siège de l’abbaye dans le tome 2 de Haut Royaume... Ce n’est pas tant le rôle que cette scène joue dans l’histoire globale du roman ou de la saga Haut Royaume. C’est là. Il y a un truc fondamental. Les ténèbres. Une abbaye. Des gens qui vont devoir la tenir. De l’héroïsme. De la lumière et de l’obscurité.

Ça évidemment, c’est le moment où il n’y a plus de différence entre comment dire une lecture objective d’éditeur qui pense à : est-ce que le roman est bon, est ce qu’il est bien fichu, à quoi il correspond sur le marché, est-ce qu’il va bien se vendre, est-ce qu’il va être cher, comment on va le pitcher, etc., et un aspect qui est plus que subjectif qui est intuitif qui est, dirait Bachelard psychanalytique, qui est c’est ça qui me fait vibrer. C’est ça aussi qui fait que vingt ans après, je continue, passe-moi l’expression, à bander quand je lis un roman de fantasy. On pourrait dire, putain, de la fantasy, j’en ai lue ! D’ailleurs aujourd’hui, je lis beaucoup d’autres choses, beaucoup plus d’autres choses que de la fantasy. Ça veut dire que quand j’ouvre de nouveau un roman de fantasy et que je trouve encore ce truc, voilà, ça marche encore et ça résonne en moi. Plus globalement autour de ta question, je dirais que là, est-ce que c’est simplement mes envies d’auteur qui se perpétuent ou qui rejaillissent dans mon travail d’éditeur, ou tout simplement, ce n’est pas tant l’auteur que le lecteur, le rêveur. L’auteur que j’aurais pu continuer à être, je pense, aurait essentiellement travaillé sur ce matériau-là.

 

D’un autre côté, je suis évidemment ravi d’être emballé par des romans ou des images ou des propos, des attitudes ou des styles qui sont fondamentalement différents de qui je suis ou de ce que j’aurais écrit. Je pense que Légende de David Gemmel, c’est sans doute le truc le plus opposé à mon imaginaire que je connaisse. Je pourrais dire, peut-être, de façon un peu provoc, c’est sans doute le cas pour beaucoup, beaucoup de gens et c’est pour ça que c’est si fort. Parce qu’il y a chez Gemmel, quelque chose de tellement entier, terrien, pragmatique, tellement opposé à la high fantasy, à ce décorum extravagant, à un univers gorgé de magie, de langues, de machins, etc. Non, c’est juste des gens. C’est juste des hommes, des femmes dans des situations de danger qui font des choix, des actes fondés sur ce qu’ils croient juste. Je n’aurais jamais écrit comme Gemmel. D’ailleurs, de toute façon, personne n’écrit comme Gemmel. Parce que c’est Gemmel. C’est tout. Je publie en tant qu’éditeur ce qui fait la différence, ce qui fait une différence. Pas seulement, ce qu’on aimerait lire, mais aussi ce qu’on n’imaginait pas qu’un jour on pourrait aimer lire.

– On arrive facilement à considérer l’aspect économique de la culture, même si cela semble par moment tabou en France, surtout concernant la littérature. Quel est le rôle de la culture de genres ? A-t-elle une vocation politique ou sociale ?

C’est aujourd’hui le sujet principal de mes préoccupations. Le terme même de culture, c’est pour moi un problème dans la mesure où c’est quelque chose que j’ai défendu et combattu successivement, je pense, tout au long de ma carrière. Je dirais même tout au long de mon cheminement personnel.

C’est-à-dire qu’avec Alain Nevant avec qui j’ai créé Bragelonne et qui est gérant de Bragelonne est quelqu’un qui a été décisif à un moment de cette réflexion. Quand on s’est rencontré, j’étais chez Mnémos, lui était chez Science-Fiction magazine. Puis moi, j’en ai eu marre de Mnémos, lui Science Fiction magazine s’arrêtait et on s’est demandé : si on faisait un truc ensemble, ce serait quoi ? En gros, qu’est-ce qui a été décisif ? C’est qu’il m’a poussé à réconcilier mes divers rapports à la culture. Un jour, je me souviens, il m’a dit : on peut aimer Star Trek et Victor Hugo. Pourquoi il disait ça ? Parce qu’il répondait à mon discours, un peu, comment dire, dépressif et autoculpabilisant, qui était en gros, Star Trek c’est bien gentil, mais il y a des choses bien plus importantes, par exemple Victor Hugo. Ce débat en moi est toujours très vivace, mais il a pris différents tours.

 

Aujourd’hui, par rapport à ta question, je suis très embêté parce que sans vouloir amplifier les choses de façon absurde et grandiloquente, par la force des choses, étant donné ce que j’ai fait dans l’édition, je représente ce qu’on appelle aujourd’hui la culture « geek », où j’ai permis à des auteurs que s’approprient les geeks d’être publiés. Et je suis embêté par le terme même de culture Geek.

Premièrement, je pense que ce n’est pas une culture, c’est fondamentalement une contre-culture. Il lui arrive ce qui arrive à toutes les contre-cultures. À un moment donné, elle devient une marchandise, elle devient une mode. Si on m’avait dit quand j’avais douze ans lorsque ma tante m’a convaincu de jeter mes vieux Strange et mes Titans, etc. Si on m’avait dit qu’un jour les Vengeurs au cinéma feraient un milliard de dollars, j’aurais dit : mais ça ne va pas. Je me souviens, à l’époque du Top 50, où j’avais dit, peut-être qu’un jour il y aurait un titre de Hard Rock dans le Top 50. Ensuite, le Black Album de Metallica a vendu quarante millions d’exemplaires. Ça veut dire que même quand j’en étais le défenseur c’était une défense dans l’espérance, en fait je n’y croyais pas vraiment.

En fait, tout ça est arrivé. Donc, aujourd’hui ces univers-là, ces œuvres-là ne sont absolument pas de la contre-culture. Or, comme je l’ai dit tout à l’heure, le sentiment de non-reconnaissance est toujours très présent. On a largement raison de le penser. Maintenant que j’ai l’honneur de siéger dans une commission au Centre National du Livre, à Saint-Germain-des-Près, je touche du doigt comme jamais encore auparavant à quel point il y a un mépris, une méconnaissance, une ignorance totale de la science-fiction, de la fantasy, parfois même du roman policier, dans les hautes sphères de la culture, de l’édition et de la littérature dans ce pays.

En même temps, comment continuer à prétendre que nous sommes une espèce de groupuscule incompris quand les œuvres que nous aimons sont les dix plus gros succès de l’histoire du cinéma, pas seulement le cinéma, dans le livre avec Harry Potter, Le Trône de Fer, dans une moindre mesure Tolkien. Tolkien qui a même sa reconnaissance. En 2019, il y aura une exposition extraordinaire à la Bibliothèque National de France. LA Bibliothèque National de France. La fantasy va faire son entrée dans la BNF.

Donc tout ça est en fait problématique. Je dis problématique, pourquoi. D’abord, parce que c’est complexe et paradoxal et ensuite c’est problématique parce qu’à travers tout ça... Je ne suis pas du tout dans le triomphe. Comme je l’ai dit quand Bragelonne a eu dix ans et que l’on m’a interviewé en disant alors quelle formidable réussite ! Moi qui ai gardé de mes années de philosophie, mon esprit de contradiction, j’ai dit, formidable réussite, ça se discute. Formidable réussite, dans la réussite de Bragelonne. Bragelonne a été considéré à ce moment-là comme la success-story de l’édition française de la décennie. Formidable. Dans dix pour cent de la librairie française. Qu’est-ce que ça aurait été si l’on avait été dans vingt pour cent de la librairie française ? C’est-à-dire qu’il y a quand même aujourd’hui une immense majorité de libraires qui pour plusieurs raisons qui ne sont pas forcément des mauvaises raisons, pas seulement du mépris, n’ont pas de fantasy et de science-fiction chez eux. Ils décident de faire l’impasse sur ces genres. C’est quand même une réalité. Donc, on ne peut pas être triomphaliste.

 

D’autre part, j’ai un vrai problème, aujourd’hui, avec une certaine façon de manier le terme de culture. J’ai des débats parfois houleux, amicaux, mais houleux, avec des gens qui travaillent chez Bragelonne. Des gens d’immense valeur qui sont de génération plus jeune que la mienne qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans et qui me disent par exemple que le jeu vidéo est un art et une culture. En fait, j’ai un vrai problème avec ça. Parce que je ne pense pas que le jeu vidéo soit un art comme Michel-Ange ouMiles Davis. Je ne pense pas que le jeu vidéo soit une impulsion d’artiste. C’est une industrie gigantesque. C’est une industrie où les graphistes, les illustrateurs, des gens qui ont beaucoup de talent sont payés pour produire de l’image.

Je pense là qu’il y a une confusion importante entre la notion d’art telle qu’on l’a considérée globalement jusqu’à la fin du vingtième siècle et globalement en Europe et entre ce que les Américains appellent « art » qui est globalement de la production graphique et visuelle. Ça n’en fait pas pour autant de l’art.

C’est pareil avec la culture. Mon problème là c’est de dire c’est une culture. Le pire des blasphèmes, là je déborde de ta question, c’est de dire, la culture d’entreprise. Mais c’est quoi la culture d’entreprise ? Là on met dans le mot culture, des habitudes, des comportements, un discours officiel, de la communication, du marketing. Mais merde, ce n’est pas ça la culture ! La culture disait Finkielkraut, c’est la vie avec la pensée.

Ce que je veux dire, ce qui me hérisse là-dedans, c’est cette espèce de segmentation, c’est dire, il y a une culture. Il y a la culture manga. Il y a la culture jeu vidéo. On peut descendre. Il y aurait la culture Mass Effect et la culture Assassin’s Creed. Il y a la culture RATP, la culture Danone. Mais c’est quoi ces conneries ? La culture, ce n’est pas ça.

En fait, ce qui me pose problème là, évidemment, c’est des problèmes purement idéologiques et intellectuels. Mais, je pense que l’édition c’est une activité culturelle, c’est une entreprise culturelle, c’est même une industrie culturelle. On pourrait même ajouter culturelle et de loisir. Dans laquelle le rapport entre l’art, la littérature, la pensée et le marketing, le commerce, la médiatisation, etc. ce rapport est inévitable et forcément conflictuel.

Il y a une phrase de Gaston Gallimard qu’il faudrait que j’affiche dans mon bureau parce que je la trouve absolument extraordinaire. Il y a vingt ans je n’aurais jamais pensé que je citerais Gallimard. Il dit : je suis un commerçant qui a fait un pacte avec l’esprit. Je suis un commerçant. Oui, moi, Stéphane Marsan, directeur des éditions Bragelonne, je suis un commerçant. Le but du jeu c’est de vendre des bouquins. Mais dit Gallimard, j’ai fait un pacte avec l’esprit. Je ne vends pas n’importe quoi. Je ne vends pas n’importe quel objet, produit. Je propose aux lecteurs d’acheter le résultat d’une création intellectuelle et artistique.

Le livre, c’est une culture dans la manière où elle essaime dans l’esprit du lecteur, une idée, une envie, comme peut le faire le jeu vidéo. La littérature c’est de la culture, dans le sens presque littéral du terme. Un agriculteur fait pousser sa récolte pour nourrir, tout comme le livre nourrit d’une certaine manière. On a bien été nourri par le jeu de rôle ou par des images.

Oui, mais je pense qu’il faudrait distinguer deux choses et c’est bien ça le nœud du problème que je pointe avec en disant LA culture ou UNE culture. L’analogie avec l’agriculture est très intéressante. Ce que les grecs anciens appelaient la « physis », c’est la capacité de croître. Oui, c’est bien ça la culture. C’est la capacité de croître, d’être plus cultivé, de savoir plus de choses, d’aimer plus de choses, de découvrir plus de choses, etc. et de devenir meilleur. Distinguer cette démarche, cette pratique, cette entretien, comme en effet on entretient une plante. On lui permet de croître. On la nourrit. Et le substrat, le résultat, les sources, là où on va puiser cette capacité de croître.

Pas de malentendu, je ne suis pas en train, dieu sait après tout ce que j’ai fait, on ne peut pas m’en soupçonner, je ne suis pas en train de dire que la science fiction ce n’est pas de la culture. Au contraire. Ce que je dis c’est que la science fiction ce n’est pas UNE culture. Ça fait partie de LA culture. Quiconque aime les récits, la littérature, l’art, la connaissance, le savoir, devrait aussi goûter à la science fiction, à la fantasy et au policier et à tout le reste.

Mais on est forcément à l’ère de la société du spectacle, de la société du produit et de la consommation dans laquelle on est. C’est que, aujourd’hui lorsqu’on dit la culture geek, ça sert à mettre une étiquette sur des objets de façon à pouvoir les positionner dans les magasins. C’est le but du marketing, les diriger en disant vous êtes un geek, vous devrez forcément aimer telle chose parce que c’est marqué dessus, c’est marqué geek. D’un autre côté, ça signifie une dissémination et donc une diffusion de ça, et ça, on ne peut que s’en réjouir.

Un autre point, là-dessus, qui prend sa source dans cette expérience presque mystique d’être rentré dans une boutique de jeux de rôle et d’avoir vu ces illustrations, ces figurines, etc. C’est que le mystère et l’étrangeté c’est quand même fondamental.Par essence, le geek est celui qui se passionne pour le jeu de rôle ou pour la science-fiction ou pour les langues elfiques au point qu’il va devenir un expert d’un domaine qui est trop bizarre pour le reste du monde. Parce que c’est très particulier. Il aime le particularisme. Il aime creuser ce particularisme. Et ça, ça reste la définition du geek. Et que donc forcément ça ne peut pas être grand public.

OK, Avengers c’est grand public parce que des dizaines, des centaines de millions-personne l’ont vu. Mais en fait quand tu es un fan de comics, évidemment quand tu vas en parler avec des gens, tu vas dire que ce film ce n’est pas du tout les Avengers. Donc là, on retrouve le vrai geek. Les Avengers produits par Disney, ce n’est plus geek, mais c’est un autre plaisir.

 

Cette question sur la culture m’est venue pendant les événements en Turquie*, suite au saccage d’une librairie que j’ai vu ou lu je ne sais plus où. Je me suis interrogé sur le poids social et politique de la littérature. Je me suis demandé si le livre avait toujours une capacité révolutionnaire en lui, cette puissance subversive.

Je pense qu’il l’a et qu’un événement comme celui-ci nous le rappelle. C’est-à-dire que même le roman le plus anodin a fondamentalement cette puissance.

Relisons ce chef-d’œuvre absolu que l’on devrait relire qu’est 1984, où la production littéraire est thématisée puisqu’il y a une machine à faire des romans standardisés, formatés. Ou lire Farenheit 451. Pour citer de la science-fiction. C’est-à-dire que le livre qui est le support, le contenant le plus simple et le plus abordable de la culture d’autant plus qu’il est dématérialisé, avec le livre numérique, a toujours cette force-là.

C’est quand on voyage qu’on se rend compte à quel point on est blasé en France par rapport à ça et qu’on a oublié ça. Je suis allé deux fois de suite à la foire du livre de Guadalajara au Mexique. La première c’était il y a trois ans, quatre ans et il y avait comme invité d’honneur Vargas Llosa qui est péruvien. C’est le Mexique, Guadalajara, mais c’est la plus grande foire du livre d’Amérique du Sud. J’étais à la sortie. J’ai vu sortir les gens. Honnêtement, je pense qu’il y avait au moins mille cinq cents personnes qui avaient assisté à une conférence de Mario Vargas Llosa. Amène un prix Nobel de littérature au salon du livre de Paris, combien il y aura de gens ? Cent, deux cents au maximum. Parce que les professionnels sont en train de boire du champagne et d’ailleurs moi aussi, je ne vais pas au salon du livre de Paris pour voir un prix Nobel et parce que c’est du business et le public va aller voir autre chose. Pourquoi, je cite cet exemple à l’instar de ce que tu as dit sur la Turquie. Putain ! C’est important pour eux d’aller voir un écrivain. C’est important pour eux d’aller voir un prix Nobel d’Amérique latine qui représente leur voix, leur culture, leur histoire, etc. En France, on a largement perdu ça. En France, sans doute en Europe Occidentale d’une façon plus générale.

Je pense que c’est aussi vrai pour l’imaginaire. L’imaginaire, ce n’est pas la seule littérature qui le permet, mais c’est la littérature qui a à cœur d’agir au moins intellectuellement sur ces questions-là. Ça a toujours été le cas. J’en ai cité quelques-uns, 1984, Farenheit 451, Le Meilleur des Mondes, etc. Même quand ce n’est pas le propos, le simple fait de lire, le simple fait de partager en imagination d’autres existences, de lire quelqu’un. Évidemment, pour nous qui aimons la littérature c’est des banalités, mais ça ne l’est plus pour beaucoup de gens. C’est un acte tellement essentiel et tellement originel qui commence bien avant le livre, qui commence avec l’oralité, avec l’histoire que l’on se raconte, que l’on colporte. Que quelqu’un dise le monde à sa façon et dise la vie à sa façon et dise ses rêves à sa façon.

 

Je vais faire un raccourci très rapide, c’est aussi pour ça que le refus manifeste de l’édition française de laisser se développer le livre numérique m’a autant cassé les couilles. Parce que l’édition française ou certains de ces représentants les plus éminents, en prétextant la protection d’une certaine forme de sacré du livre et donc de la littérature et de la culture, s’est en fait évertué à défendre des intérêts économiques qui sont de préférer à continuer de vendre du livre papier plutôt que de vendre du livre numérique. Ce qu’ils ont cru, ces imbéciles, c’est qu’en freinant le livre numérique ils allaient perpétuer les parts de marché du livre papier. Un. C’est complètement con, parce que ce n’est pas vrai. Ça ne marche pas comme ça.

Deux. Je pense que c’est fondamentalement anti culturel. Ce qui est important ce n’est pas le livre, ce n’est pas le papier dans le livre. Ce qui est important, c’est la lettre, son contenu, son message, son propos. Donc c’est pour ça quand on parle du livre numérique, moi je dis que je ne vends pas des livres. Je vends de la lecture. Je propose des œuvres à lire. Sur un écran ou sur papier, on n’en a rien à foutre. L’industrie de l’édition française – je ne sais plus qui l’a écrit. J’ai lu sur un blog quelqu’un de très malin, je me demande si ce n’est pas Stéphane Amiot ou Thierry Crouzet, enfin quelqu’un qui pense à la fois le Net et les nouvelles technologies – qui a dit en fait l’édition française elle est fondée sur une seule économie qui est celle de la distribution. C’est une économie du camion et de l’entrepôt. Il s’agit de fourguer des palettes de bouquins dans des dépôts de livres que sont les librairies. Le livre numérique dépasse tout ça et c’est pour ça que ça les fait chier.

En même temps, pas de malentendu, je vais être tout à fait complet, je ne suis pas en train de dire que les libraires ne servent à rien, je ne suis pas du tout en train de dire que les libraires on s’en fout, qu’ils doivent disparaître. Au contraire, l’expérience, quand je parlais de la boutique de jeux de rôle, l’expérience de rentrer dans une librairie c’est extraordinaire, ça change une vie. Je suis rentré dans une librairie et je me suis dit c’est là que j’habite, c’est là que j’habiterai toujours.

Mais tout ce qui est de l’ordre de l’économie du livre est aussi un putain de gros boulet et à mon avis contre-productif et contre culturel. Je veux dire, c’est un gros problème, car c’est un gros boulet qui fait tourner ma boîte et qui paie mon salaire. C’est pour ça qu’on a été aussi volontaire dans le développement du livre numérique et qu’on est, je crois, le troisième éditeur numérique en francophonie, derrière, en gros, Hachette et Harlequin, à vue de nez. C’est parce qu’on s’est dit, premièrement, le but c’est de vendre de la lecture et pas nécessairement du livre papier et puis deuxièmement le livre numérique compense la difficulté à trouver de la SF et de la fantasy dans les librairies françaises.

Donc ça veut dire aussi que la culture a un rôle politique dans le sens ancien est essentielle, un rôle éthique. Elle a aussi, et ça je ne le dissimule jamais, notamment dans le podcast Dream On, une dimension commerciale et économique. Aborder ce sujet renforce la détestation que pas mal de gens sans doute dans le milieu professionnel ont de Bragelonne et de ma personne, parce que ce sont des gens qui n’aiment pas que l’on brise ce tabou et qui n’aiment pas que l’on parle de fric et n’aiment qu’on dise quand on publie ce livre on aimerait bien en vendre. Je pense que ces gens sont des gros hypocrites. Parce que quand tout à coup ils arrivent à vendre des bouquins, tout à coup c’est bien. Quand c’est eux qui vendent des livres, c’est bien, mais quand c’est moi, je suis un sale épicier. C’est pour ça que j’ai cité la phrase de Gallimard. En attendant que cette société change radicalement et que l’édition devienne un service public, il y a un rapport marchand dans le livre. Il y a des auteurs qui essaient d’en tirer des subsides. Il y a des éditeurs qui essaient de continuer à faire tourner leur boîte. Il y a des lecteurs qui doivent donner de l’argent pour pouvoir avoir de la lecture et découvrir les œuvres de ces auteurs.

Je remercie Stéphane Marsan d’avoir offert de son temps pour répondre à mes questions. Je voudrais aussi remercier Cesar Bastos d’avoir œuvré pour que l’interview se fasse ainsi qu’Aurélia Chesneau pour l’avoir organisée.

*Malheureusement, je n’ai pas retrouvé l’origine de cette information que j’avais vu (ou entendu) passer pour faire un renvoi vers un article idoine avec une source solide et documentée.


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