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Édito #92 : Ridley Scott n'a-t-il rien compris à Alien ?

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evenementsLe 08 Mai
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À bientôt 80 ans, Ridley Scott est l'un de ces réalisateurs dont la carrière impressionne toujours par le nombre de films devenus cultes. De Blade Runner en passant par Gladiator ou encore Kingdom of Heaven, le frère de Tony a su embrasser des univers divers et variés pour créer des œuvres complètes et toujours passionnantes, tant d'un point de vue narratif que visuel. Pourtant, Ridley Scott semble vivre sur une seule obsession ces dernières années : se réapproprier Alien.

Réalisé en 1979, le film spatial de Ridley Scott est un succès critique et économique lors de sa sortie dans les salles obscures. En pleine évolution, le cinéma connaît deux ans plus tôt le succès tonitruant de Star Wars avec un premier épisode signé par George Lucas, débutant à l'époque un processus créatif qui mettra presque 30 ans à aboutir (avant le rachat de Disney). Voyant le succès d'un tel film, Ridley Scott veut lui aussi se lancer dans la création d'un film de science-fiction ambitieux profitant dans sa production du bon en avant technologique engendré par Industrial Light & Magic dans la confection d'effets spéciaux.



C'est en partant de ce constat que le réalisateur travaillera sur sa propre vision d'une œuvre spatiale. Celle-ci n'aura finalement pas grand chose à voir avec celle de George Lucas pour devenir un film de science-fiction puisant son inspiration dans le cinéma d'horreur. En effet, Alien : Le Huitième Passager ne porte pas son titre pour rien puisqu'il place au bord du Nostromo un invité mystère qui va décimer l'équipage. Un vaisseau, quelques acteurs et une créature, voici ce qu'il suffira pour faire du film un objet de culte pour les amoureux du cinéma tant il reste avant-gardiste et intemporel à bien des aspects.

Le film n'est pas anodin dans la carrière du réalisateur non plus, puisqu'il lui apportera de nombreuses opportunités. Il lui permettra notamment de rester dans la science-fiction, mais dans un registre très différent, avec son autre œuvre majeure de l'époque, Blade Runner. À l'époque, une suite à Alien n'est pas envisagée par 20th Century Fox et le réalisateur décide donc de se tourner vers l'adaptation du roman de Philip K. Dick. Entre temps, la Fox change de direction - et par conséquent d'avis - et décide de confier la suite à James Cameron, alors porté par le succès de Terminator.
 
C'est alors que Alien connaît sa transition plus importante, passant de film stand alone à saga, ou plutôt anthologie. En effet, contrairement à de nombreux long métrages, Alien n'est pas nécessairement pensé pour faire parti d'un tout et la création de Ridley Scott se boucle parfaitement pour ne pas avoir besoin d'une suite. Mais ce changement de politique interne pour la société de production va être l'occasion de repenser totalement la façon de faire une séquelle. Ridley Scott n'étant pas particulièrement intéressé, c'est lui qui soumettra la candidature de son pote James Cameron. Ce dernier, fort de son expérience sur son film avec Arnold Schwarzenegger, arrivera en posant les bases : il n'est pas question de reprendre les codes du premier film. Il va insuffler son propre style à Alien mais en gardera les fondations.



Et c'est cette particularité qui rend la saga Alien passionnante. Aujourd'hui, l'industrie du cinéma n'est plus celle d'il y a quarante ans. Le 7eme art brasse des milliards de dollars et les studios tournent comme des entreprises pour lesquels la politique du risque zéro est une priorité. Miser de l'argent sur un projet doit promettre un retour sur investissement certain et à la hauteur des deniers avancés. Ainsi, il n'est pas rare qu'un studio oriente un réalisateur dans son processus créatif en lui imposant une direction globale pour un film, qui fera parti d'un plus grand tout à la manière des longs métrages de super-héros, qui multiplient leurs suites à la mesure des sortie. Il y a 40 ans, l'industrie du cinéma brassait déjà d'énormes sommes mais les libertés artistiques étaient plus facilement respectées. Un studio engageait un artiste avec une vision qu'ils essayaient d'accomplir ensemble, même si des compromis étaient évidemment faits d'un côté et de l'autre. Évidemment, cette vision idéalisée connait quelques contre-exemples.

Mais tout l'intérêt de la saga Alien réside cependant dans ce point précis et dans sa position hybride au sein d'une industrie globale. Alien a été, jusqu'au quatrième épisode, un exercice de style pour les réalisateurs qui se sont appropriés un univers afin de l'adapter à leur propre manière de penser et de concevoir le cinéma. C'est ainsi que la Fox nous a offert Aliens, le Retour de James Cameron, Alien 3 de David Fincher et Alien, La Résurrection de Jean-Pierre Jeunet. Il est d'ailleurs intéressant de noter que certaines idées de scénario n'ont souvent jamais été respectées par leur successeur, le parfait exemple restant le personnage de Newt, importante dans le deuxième film et majeure dans l'évolution du personnage de Ripley dont on apprendra assez tôt et sèchement le décès dans le film de Fincher. Et c'est d'ailleurs pour cette même raison que la saga passionne tant, et reste encore aujourd'hui l'un des plus grand sujets de désaccord entre les cinéphiles car chaque épisode parle à la sensibilité artistique de chacun.
 
Mais en 2012, Ridley Scott revient sur la saga en sortant le film sur lequel il planche depuis quelques années, une préquelle à Alien qui deviendra alors Prometheus. Pourtant intéressant sur certains détails (plus visuels que narratifs), le film échoue lamentablement en voulant à tout prix instaurer une mythologie claire de son univers avec un background justifiant Alien : Le Huitième Passager. Car c'est ici l'objectif principal de Ridley Scott : s'emparer d'Alien qu'il considère comme sa saga et développer son univers. Et c'est la pire erreur de Ridley Scott qui montre que, 38 ans après son film original, il est le seul à ne pas avoir compris la portée de la saga qu'il a engendré. Il est d'ailleurs triste, qu'on aime le réalisateur ou pas, de voir annihilée l'idée d'un cinquième épisode proposée par Neill Blomkamp, dont nous reparlerons en détail durant cette semaine spéciale.



Toujours est-il qu'aujourd'hui le réalisateur, pourtant génial, s'est lancé dans une double entreprise difficile à comprendre et justifier. La première étant d'avoir à gérer sa première saga de long-métrages, puisqu'en plus de Covenant, il travaille déjà sur Alien : Awakening ainsi que trois autres suites. Une première dans toute sa carrière d'autant qu'il n'est pas difficile d'y voir un effort de copier ses congénères générationnels comme James Cameron, lui aussi à l'œuvre sur les quatre suites de son Avatar.

Mais la deuxième problématique est la plus importante. Il veut imposer à la saga Alien des justifications dont le public et surtout l'œuvre n'ont pas besoin. Qu'on se comprenne, la magie d'Alien n'est finalement pas vraiment dans son univers, même si les travaux de H.R. Giger et l'univers visuel sont l'un des points majeurs de son succès. C'est la proposition artistique derrière la saga qui en fait tout l'intérêt. La Fox a offert avec ses films une expérience majeure à l'échelle du cinéma moderne en proposant à des réalisateurs différents de jouer dans des bacs à sable similaires pour finalement en comparer les résultats. 
 
Entêté jusqu'à l'os, Ridley Scott semble vouloir posséder au compteur de sa carrière une saga qui permettra de le rattacher à vie à une œuvre complète qui sera sienne. Malheureusement pour lui, Alien n'est pas de celle-là. Alien n'est pas un Star Wars ou n'importe qu'elle autre saga de films existant dans un cadre global. La richesse de l'œuvre vient des thématiques et des réflexions qu'apportent ces réalisateurs aux styles différents et bien marqués. Elle vient des différentes interprétations, de ses styles de réalisation mais pas de son background qui n'est finalement qu'un prétexte au reste. Le retour sur le devant de la scène du réalisateur est totalement antinomique avec la saga elle-même. Alors, je me le demande : Ridley Scott n'a t-il rien compris à Alien ?

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