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10 /10
On a aimé
• Le style
• Un regard clairvoyant sur le rapport entre les hommes et les femmes
• La puissance des personnages
On a moins aimé
• Que les livres malgré toute leur clairvoyance et leur force ne peuvent changer le monde

Al·Ith, reine de la Zone Trois, une contrée harmonieuse et florissante, reçoit l’injonction de se marier avec Ben Ata, le roi de la Zone Quatre, un être grossier qui règne sur une région tournée vers la guerre. Ces deux êtres que tout oppose vont apprendre à se comprendre. Les changements en eux, engendrés par leur rencontre, auront des répercussions sur ce qui les entoure.

De prime abord, si l’on s’en tient au pitch, on a l’impression de se trouver dans le cadre d’une romance classique : l’union de deux êtres que tout oppose. Pourtant Doris Lessing ne va pas se contenter de reprendre les tropes à la Barbara Cartland. Elle les utilise pour questionner le rapport entre les hommes et les femmes. Elle s’en sert comme une sociologue. Elle use aussi des codes du conte et de la fantasy comme d’un révélateur pour exacerber son propos.

Ben Ata se trouve à la tête d’une société machiste toute entière tournée vers une guerre qui ne vient pas. Il ne conçoit le rapport avec les femmes que dans la violence, la possession et le déni de l’autre. Il est l’archétype même du phallocrate.

Pourtant de nouvelles idées vont s’immiscer en lui, portées par cette étrangère qu’il est obligé d’épouser. Les paradigmes qui étaient les siens vacillent. L’arrivée d’Al·Ith dans sa vie modifiera le regard qu’il porte sur son royaume et sur lui même. Cette prise de conscience ne se fera pas sans mal, pour l’un comme pour l’autre.

Doris Lessing parle du rapport de force qui se joue dans le couple lorsqu’il y a une asymétrie. Elle n’enjolive rien. Elle exposera la violence subie par Al·Ith comme un fait sans le juger. La première rencontre entre les deux amants se soldera par le viol d’Al·Ith.

La confrontation des deux êtres n’est que le reflet de la confrontation entre deux cultures. Les idéaux brassés dans la Zone Quatre, que représente Ben Ata, cette société d’ordres, d’interdictions et de réprimandes contrastent lourdement avec celle de La Zone Trois, d’Al·Ith. Cette dernière règne sur un lieu presque idyllique. Chaque individu est libre, notamment d’aimer qui il veut, comme il veut. Les rôles dans la famille sont équitablement répartis, homme et femme sont égaux. Néanmoins Doris Lessing ne donne pas à voir une utopie béate, elle montrera peu à peu les failles qui se cachent dans ce paysage idyllique.

Le récit est raconté du point de vue d’un chroniqueur de la Zone Trois. Ce parti pris donne son charme au récit. Le conteur se permet des digressions, des omissions, des erreurs d’interprétation, des jugements. Pendant un instant, il arrête le cours du récit pour s’attarder sur un élément de la légende de ce couple. Il ausculte ce tableau en rapportant les multiples interprétations qu’en proposent les chroniqueurs des zones voisines.

Contrairement à Shikasta, le récit ne s’éparpille pas en une multitude de sujets qui se superposent comme un mille-feuille. Le récit est tenu de bout en bout, sans aucun temps mort, ni artifice narratif pour maintenir l’attention. Cet exploit, elle le doit à son style absolument magnifique ou des phrases émergent parfois avec tant de vérité qu’elle aspire le lecteur dans des abimes de réflexions personnelles.

Ce livre écrit il y a près de quarante ans n’a pas pris une ride. Les thèmes qui sont abordés sont douloureusement d’actualité. Les évènements liés à l’affaire Weinstein et les répercussions qui en ont découlé nous le rappellent avec force. Doris Lessing expose le rapport entre les hommes et les femmes sans fard. Oui, elle nous parle d’amour, mais elle ne plonge pas son histoire dans une sorte de mièvrerie idéaliste. Elle nous interroge dans notre rapport à l’autre. Dans la manière dont on se construit ou se reconstruit avec lui ou elle. Elle nous parle de choc des cultures, de la nécessité d’apprendre de l’autre. Lorsque les sociétés se referment sur elles-mêmes, comme aujourd’hui, que les rapports amoureux sont encore viciés par des rapports de force, ce livre apparaît alors comme un phare. Le mariage entre les zones trois, quatre et cinq, n’arrive pas comme une solution, mais il nous permet par la fiction de réinterroger notre relation à l’autre et au monde.

Galerie Photo Les Mariages entre les Zones Trois, Quatre et Cinq, la critique

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