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Jurassic World : Fallen Kingdom, comme une grosse dinde

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ReviewLe 07 Jui
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3 /10
On a aimé
• Juan Antonio Bayona et les jeux d'éclairages
• Une éruption volcanique efficace
• Une certaine conception de l'horreur
• Le décor du manoir mis à bon escient
On a moins aimé
• L'écriture
• Les musiques de Michael Giacchino
• Colin Trevorrow ne comprend pas ce qu'il a entre les mains
• Toute la limite du blockbuster moderne

Quand vous étiez gosses, vous trouviez peut-être vous aussi les dinosaures fascinants. Avant Jurassic Park, la fascination pour ces créatures disparues inspirait déjà les oeuvres de fiction, et lorsqu'il conçoit son projet, Steven Spielberg fait de ses animaux en images de synthèse une parabole sur l'émerveillement et l'imaginaire que permet le cinéma. Vingt-cinq ans plus loin, les enfants du monde entier continuent d'aimer les dinosaures. Mais, pour eux, il se peut qu'un jour tout cela ne soit qu'un amer souvenir de série B de jeunesse, puisqu'ils auront grandi avec la lecture la plus idiote que l'on puisse faire du dinosaure : un simple produit de divertissement stérile, creux, et sans poésie.

Après avoir réalisé un score surprenant au box office avec le premier Jurassic World, Colin Trevorrow fait son retour dans une suite baptisée Fallen Kingdom. Il n'officie cette fois qu'au poste de scénariste avec son partenaire de crime Derek Conolly, tandis que Juan Antonio Bayona le remplace à la réalisation. Ce metteur en scène admiratif des oeuvres de Steven Spielberg sera le plus inventif des deux, une raison presque suffisante de se déplacer en salles au vu de sa créativité visuelle - presque, parce que la caméra seule ne suffit pas à gommer un scénario besogneux. 
 
L'idée est d'aller sauver les dinosaures sur l'île d'Isla Nublar au bord d'une éruption meurtrière. Tandis que le monde s'interroge sur le besoin d'aller ou non porter assistance à des créatures de synthèse dont l'existence soulève de nombreux débats (et que se glisse une ou deux tacles faciles à l'Amérique de Trump), Claire, engagée par un ex collaborateur de John Hammond rajouté au mythos général, va avec son organisation tenter d'exfiltrer quelques dinosaures pour la survie de l'espèce. Comme l'avait promis Trevorrow, la partie insulaire ne représente qu'une part assez courte du scénario et l'envie de se débarrasser de ces fichus environnements forestiers semble avoir motivé l'écriture. Vous vous en doutez, tout ne va pas bien là-dedans.

Je vais vous montrer

 
 
D'entrée de jeu, on comprend l'intérêt d'avoir un réalisateur comme Bayona à la caméra. Le film nous est présenté par une petite scénette qui rappelle celle des trois premiers volets : on replace les créatures dans le sentiment de danger qu'elles proposent. Les effets ne manquent pas, en particulier avec l'éclairage, la montée en tension et une envie de ne pas montrer trop vite les animaux. Très vite, Bayona se révèle plus à l'aise sur les scènes de nuit avec ce jeu sur les ombres et lumières, un décalage qui portera de très nombreux temps forts. Les scènes de jour sont souvent gênées par les filtres de couleur gris-bleu du premier, auxquels se rajoutent des nuances d'orange propres à la lave, destructrice.
 
On retrouve la maestria du metteur en scène sur The Impossible dans sa capacité à filmer l'éruption du volcan de l'île - une scène aperçue dans les bande-annonces où s'entrechoquent assez vite les talents du metteur en scène à ceux, plus relatifs, du scénariste. Si Bayona comprend l'aspect horrifique de ses animaux, ou le spectaculaire de son métrage, les dinosaures sont ici écrits comme des intelligences artificielles de jeu vidéo mal codées : agressives à l'excès, quitte à se mettre en danger juste pour le plaisir de goûter un peu de viande humaine ou d'empêcher la fuite des protagonistes. Un comble pour un métrage dont le héros est un comportementaliste animalier.
 
Certains plans sont riches en terme de symbolique, comme celui de brachiosaures disparaissant dans une épaisse fumée - en particulier avec cette espèce qui, historiquement, est la première à apparaître aux personnages de Jurassic Park. La voir retirée dans les flammes de l'île participe à une envie de tuer les films précédents. C'est là que s'instille un autre décalage : les images de Bayona cherchent de nouveaux référents, la musique de Michael Giacchino n'est pas partageuse avec les thèmes originaux de Williams, mais l'écriture insiste pour que le film passe pour plus nostalgique qu'il n'est réellement. Plusieurs plans sont repris à l'identique de ceux de Spielberg, dans le premier comme le second volet. 
 
Le sens paraît en fait plus intéressant à lire sur le seul plan des images, décousues d'intentions textuelles. L'Indoraptor, attraction hybride de ce nouveau film, est par exemple filmé comme le monstre d'un cinéma d'horreur reculé. Tel un loup-garou ou une créature à la Kong, rendu tel quel par les éclairages, l'emploi des décors : un manoir classique des vieux films d'épouvante, de nuit et sur fond de pleine lune. Bayona recoupe à plein avec cette tradition de l'aberration de laboratoire, son Indoraptor est un Frankenstein qui amène une lecture plus nette de la métaphore d'origine de Chrichton que celle de Trevorrow avec sa propre aliénation. Sur le précédent volet, l'Indominus Rex était une métaphore, oui, mais des errements du système hollywoodien. Et force est de le dire, le scénariste/producteur n'avait pas énormément d'autres idées en réserve dès le départ de cette trilogie. 

Déplorable excès de personnalité

 
 
Du côté du scénario, l'écriture de Colin Trevorrow et Derek Conolly se positionne assez vite vers une sorte d'équivalence moderne du Monde Perdu. Le peuple connaît l'existence des dinosaures, une expédition est envoyée sur l'île pour des questions relatives à leur survie, un groupe de militaires armés s'y rend également, et au cour du métrage, l'idée sera de transporter quelques bêtes sur le continent pour reproduire ce sentiment de film catastrophe "il y a un dinosaure dans le jardin". Une réplique de John Hammond issue de ce Jurassic Park 2 est même explicitement citée par un personnage, le partenaire du fondateur avec qui il se serait brouillé au moment de créer le premier parc - c'est pour cela que nous n'aurions jamais entendu parler de lui.
 
Ce personnage parachuté évoque la dualité des créateurs du parc de WestWorld - l'autre oeuvre culte de Michael Chrichton a peut-être même servi d'inspiration à d'autres niveaux. Notamment sur le plan de certains questionnements moraux ou de certaines surprises en cours de film, consciemment ou inconsciemment. 
 
 
 
Les autres personnages sont des archétypes qui ne volent pas très haut. Claire et Owen suivent une progression similaire au premier film, leur scène de retrouvaille fonctionne sur les mêmes rouages. Claire arrive, lui demande de l'aide, l'attirance mutuelle est palpable, et le schéma de progression sera peu ou prou équivalent. A la différence que Claire n'apprend rien au cours de l'aventure, contrairement au précédent. Les vilains sont des gens simples, ils ne cherchent qu'à se faire un peu de blé... L'archétype de l'adversaire déterminé qui ne croit pas en la vie animale et veut surtout vendre des armes est répliqué à l'identique après Vincent d'Onofrio, et lui-aussi connaîtra un destin peu enviable. 
 
Les deux autres ajouts ont assez peu de temps d'écran, eux non plus n'apprennent ou n'accomplissent pas grand chose en dehors de ce que leur rôle fonction leur demande de faire. On passe bien entendu par le stéréotype du geek magicien qui murmure à l'oreille des machines, et bien évidemment, quelqu'un lui demandera de "parler anglais" à la seconde où il prononcera la seule phrase de jargon technique qui donnera un sens à son rôle. Le vilain mercenaire est presque une insulte au personnage (déjà très série B) de Rolland dans Le Monde Perdu, une version allégée du militaire sans vergogne, mais surtout sans substance ni relief. De quoi en regretter Stephen Lang, plus pertinent au tir de dinos dans Terra Nova, ce qui en dit sans doute trop ou pas assez.
 
D'une manière générale, l'ensemble humain est dénué d'intérêt. Pas de grandes scènes, de grands dialogues ou de grandes interprétations. Comme Godzilla ou les films La Planète des Singes, Jurassic World 2 rentre dans cette catégorie d'oeuvres où l'attraction que constitue l'animal fait qu'on s'attarde moins à écrire de bons personnages humains. Paradoxal quand on vient de Jurassic Park, où des Ian Malcolm ou John Hammond sont rentrés dans l'histoire du cinéma.
 
Toute l'action des héros passe par des scènes très utilitaires, depuis les dialogues jusqu'aux avancées dans le scénario - qui se permet d'énormes facilités et de très gros raccourcis. Dès lors qu'apparaît l'Indoraptor, le schéma narratif est exactement le même que celui du premier, avec les mêmes rebondissements et une conclusion très approchante, tant sur le symbolisme (nature contre hybride) que dans le montage et le rythme.
 
Celui-ci est aussi problématique : passé l'éruption, l'ennui s'installe et la répétitivité des scènes dans le camp des vilains ne mène à rien de bon. Les incohérences s'accumulent et le potentiel dramatique ou inquiétant de certains éléments est gâché : un parterre de méchants sans intérêt, un propos sur le braconnage bâclé, un segment d'intrigue qui pourrait aller chercher aux origines même du premier parc et que l'on n'explore pas. L'arc autour de l'enfant est en surplus assez prévisible (malgré ce que semble penser Trevorrow), mais surtout hors sujet et problématique dans ce qu'il dit de la franchise Jurassic World, qui n'a apparemment plus envie de se limiter aux seuls dinosaures. 
 
 
 
La question est : comment Colin Trevorrow arrive-t-il à s'expliquer le fait que quelqu'un ait recréé des dinosaures ? L'idée que la science - ou le cinéma - ramène à la vie une espèce qu'aucun oeil humain n'a jamais pu contempler ne lui suffit pas. Dans le premier film, ses pistes étaient triples. Le directeur du parc voulait divertir, les actionnaires voulaient de l'argent, le complexe militaro-industriel voulait de nouvelles façons de s'entre-tuer. Là où la réalisation cherche toujours à divertir (par la peur), Trevorrow n'a pas changé d'avis. 
 
Si vous trouviez idiot le fait d'armer un raptor et de le vendre pour faire la guerre, vous serez ravis d'apprendre que l'idée est toujours d'armer un raptor et de le vendre pour faire la guerre. La seule façon de créer de l'enjeu autour des dinosaures semble être de revenir à cette essence de la valeur monétaire, et de rappeler qu'ils ont des dents, et qu'ils mordent. En somme, qu'il s'agisse de dinosaures, de mammouths ou d'hommes préhistoriques que l'on aurait ressuscité en les mêlant à de l'ADN de gorille, peu importe. 
 
Puisque les dinosaures en soi ne le passionnent pas plus que ça, il va attaquer sur l'angle le plus pernicieux : Jurassic World n'est en fait pas une saga sur les dinosaures. C'est une saga sur la manipulation génétique et le clonage, ce qu'on peut trouver drôle, ou bien désespérant. 

Un enfant qui a trouvé le flingue de son père


 
John Hammond voulait créer un arc pour donner un sens du réel à ses attractions, à son cirque de puces. Jurassic Park parle bien de manipulations génétiques, et c'est tout le propos de Ian Malcolm sur la nature qui transcende le déroulé du film : la nature l'emporte sur la science, quand elle renverse les barrières génétiques que les savants ont érigé autour d'elle. Jurassic World, quoi qu'il reproduise les plans des films de Spielberg, cite des répliques des films de Spielberg et emploie quelques fois la musique des films de Spielberg, n'a pas retenu ça. Ont été seulement gardés le souvenir de ce petit personnage amusant, M. ADN, et son explication sur les grenouilles pour reconstituer le génome. 
 
Le premier Jurassic World avait, cependant, l'envie de s'expliquer. L'Indominus Rex était la métaphore de ce nouveau parc, et de ce nouveau film. Une créature pour représenter l'envie des spectateurs de films bigger, badder, stronger, le placement de produits quand les actionnaires choisissaient les noms des nouvelles créatures, le marketing général qui entourait cet animal ultra violent. L'Indominus était un personnification bestiale de money shot, et Claire Dearing, une sorte de productrice qui voit les oeuvres comme des ressources financières en oubliant le facteur humain ou artistique. Trevorrow avait vu juste sur un autre point, malgré lui : l'Indominus était surtout une aberration. 
 
Le parc de Jurassic World est un parc privé de son créateur et de son idée de départ. On l'a confié à une nouvelle génération, plus amorale, plus cupide, et qui pense avoir le contrôle sur tout. La fin prouvait que cette métaphore devait mourir quand, justement, la nature reprend ses droits et des dinosaures moins hybrides assassinent la créature et la monstruosité qu'elle représente. 
 
Dès lors, proposer dès le second volet un Indoraptor façonné sur le modèle de l'Indominus a tout de la mauvaise blague. Répétitif dans son schéma narratif, ses personnages et sa finalité, Jurassic World : Fallen Kingdom vient écraser la morale du premier volet, en proposant exactement la même chose et cette fois, sans s'en excuser. L'Indoraptor a tout du mauvais gimmick, de la bête qui n'a plus rien d'animal. 
 
C'est un vilain de slasher et ses réactions ou son intelligence sont à des lieues de celles des Raptors auparavant. L'arc de l'enfant et ce qu'il dit du prochain film, ou simplement des règles en vigueur dans ce monde de fiction sont aberrantes quant au respect de l'idée d'origine - qui était, en fait, de ramener des dinosaures à la vie et de trouver une explication scientifique pour le justifier. La façon dont le film utilise cette idée touche très près du nanard, et certaines scènes comme celles du Mosasaure ont l'air de draguer un public dopé aux productions Asylum

Jurassic World n'a plus d'île, plus de propos, a répondu à sa question du génie génétique - en résumé, c'est trop tard, il fallait y réfléchir avant d'autoriser le premier - et continue pourtant de nous asséner son délire nostalgique maladroit. Jusqu'à s'achever par une scène avec Jeff Goldblum et un doublé de références à Jurassic Park 2 et 3. La malhonnêteté est donc de jouer sur l'amour du public pour les premiers films, tout en ne comprenant pas ou en trahissant leur message. Ici, le but est clair, affiché : divertir. Divertir, et c'est tout, donner du spectaculaire, des dinosaures carnassiers et des méchants de série B. Un divertissement qui ne repose pas sur des personnages intéressants, un déroulé rythmé ou un sens d'accomplissement, d'aventure ou de voyage - en résumé, un divertissement inefficace, mais beau.

L'essence même du chaos

 En soi, le fait que le premier Jurassic World ait tapé si haut au box office mondial est une énième stigmate des failles dans le Hollywood de la modernité. Après avoir consciencieusement réduit l'afflux d'idées originales, le système des films à gros budget assume de répéter des histoires déjà racontées. Mais après tout pourquoi pas ? Les exemples ne manquent pas pour trouver de la qualité dans le processus, WestWorld en est un. Le problème est que, malgré ce que certains continuent de penser, les studios prennent comme indicateur principal la réussite monétaire au détriment du contrôle qualité opéré par le public.
 
Il en ressort des oeuvres dirigées par un bon réalisateur, mais amputées par une production à la mainmise toute puissante, et des sagas qui mettent quatre ou cinq films à montrer la lassitude publique quand les spectateurs en ont assez de se faire cravacher. En attendant, des sphères entières de la culture de l'imaginaire disparaissent parce que leur porte-étendard échoue à créer une tendance comme a pu le faire le cinéma de super-héros. En cela, c'est paradoxal mais Jurassic World est par essence la saga consacrée au "genre" du film de dinosaures. 
 
La voir confisquée par un producteur médiocre et incapable d'en déceler l'intérêt revient à priver le public de films qui pourraient, peut-être, donner aux générations modernes ce que Jurassic Park avait donné au public d'hier. C'est pourquoi à défaut d'être un simple mauvais film, Fallen Kingdom est un film problématique, qui prend son public pour des idiots juste intéressés par l'idée de voir des grosses scènes en images de synthèse sans propos ni personnages marquants; de grosses bêtes manger de gros méchants et les gentils s'en sortir, simplement. C'est un énorme gâchis pour un metteur en scène aussi doué que Bayona, qui tente de sauver les meubles avec une esthétique qu'on aurait aimé voir superposée sur un script intéressant.
 
 
Jurassic World : Fallen Kingdom est l'échec que beaucoup attendaient, ou un peu plus. A ne plus rien espérer des savants fous derrière la production, le spectateur lambda se contentera de belles images et de ne pas être surpris devant la platitude générale du propos. Un film qui ne comprend pas son sujet, ne se donne aucune mission et parvient à ridiculiser rétrospectivement les bonnes idées du précédent volet, et se contente d'ouvrir sur un troisième où le but sera, à nouveau, de capitaliser à plein. Avoir quitté la réalisation de Star Wars IX est le seul triomphe de Colin Trevorrow, un scénariste qu'on aura trop vite parachuté au sommet d'une franchise qui (d'après les chiffres du box office) comptait encore pour le public il y a quelques années. Un speech de Ian Malcolm sur l'arriviste qui se hausse sur des épaules de génie et emballe son produit dans un joli papier cadeau plastique suffirait à décrire l'ensemble de son oeuvre - on le remercie, en un sens, de servir d'exemple.

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