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Chroniques des vampires, une saga littéraire (mé)connue

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DossierLe 04 Aou
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Si Entretien avec un vampire fait figure de classique du cinéma fantastique, combien savent qu'il s'agit de l'adaptation du premier tome d'une des plus longues séries sur les vampires ? Plus de quarante ans et 12 tomes après la parution de ce roman, les Chroniques des vampires d'Anne Rice vont être adaptées en série télévisée. On a décidé de parler en détails de cette saga littéraire peu connue du grand public, qui contient ses pépites... et ses faiblesses.

 

Entretien avec un vampire a été publié en 1976. Depuis le gothique Dracula (Bram Stoker, 1897), il n'y a eu aucun livre de vampire véritablement marquant, si l'on excepte Je suis une légende (Richard Matheson, 1954) qui lorgne plus du côté de la science-fiction. Et voilà qu'une jeune américaine de 35 ans publie son premier roman, qui va créer un retentissement inédit depuis le XIXème siècle dans la littérature vampirique. Entretien avec un vampire va en effet dépoussiérer l'image de la créature, en offrir une nouvelle version au cinéma et créer beaucoup, beaucoup d'émules. Si on connaît bien l'impact du roman, la série dont il est le premier tome, Chroniques des vampires, est en revanche moins connue. Elle compte pourtant pas moins de 12 volumes, inégaux, certes, mais qui forment une saga passionnante.

1. | Une trilogie qui dépoussière le mythe du vampire

Chapitre I | Une trilogie qui dépoussière le mythe du vampire

Entretien avec un vampire, un premier (et unique) chef d’œuvre ?

L'histoire d'Entretien avec un vampire repose sur un concept très simple. Un journaliste, Molloy, décide d'interviewer pendant une nuit un individu étrange qui s'avère être un vampire. Au fur et à mesure que son magnétophone tourne, le jeune homme va entendre une histoire qui débute à la fin du XVIIIème siècle, à la Nouvelle-Orléans, jusqu'à nos jours. Le vampire, Louis, va lui raconter comment il a été transformé, pourquoi, et tout ce qu'il a vécu depuis.

L'écriture même du livre est basée sur cette idée d'interview, comme Anne Rice le raconte dans In the Shadow of the Vampire, le making of du film Entretien avec un vampire (Neil Jordan, 1994) : « J'étais seule un soir dans mon bureau à Berkeley. Je n'avais jamais été publiée et j'étais totalement inconnue. Et je me suis demandé : et si on pouvait interviewer un vampire ? Qu'est-ce qui se passerait si on pouvait l'amener à s'asseoir en face de nous et à nous raconter comment c'est d'être un vampire ? S'il nous disait tout ? Comment c'est de boire du sang, est-ce qu'il entre en pâmoison quand ça arrive, qu'est-ce que ça fait d'être immortel... Je me suis dit que ça serait amusant à faire. »

Il y a tout ça dans Entretien avec un vampire, et bien plus. Le roman casse beaucoup des codes vampiriques apparus depuis la publication du Dracula de Bram Stoker. Dans le premier tiers du livre, Louis prend d'ailleurs un malin plaisir à expliquer à un Molloy avide de comprendre que, non, les vampires ne craignent pas les crucifix, qu'ils adorent la lumière (bien qu'ils ne supportent pas celle du jour) et qu'un pieu dans le cœur reste sans effet sur eux puisqu'ils guérissent automatiquement de leurs blessures – avec plus ou moins de temps. Tant de règles, jusque là établies par la littérature ou le folklore, volent en éclat dans ce premier volume ! 

Le roman innove également de par les relations qu'il décrit entre ses personnages. Ainsi, la relation de Louis avec Lestat, le vampire qui l'a transformé, n'est pas dénuée d'un sous-texte homosexuel. De même que le rapport de Louis avec l'ambigu vampire Armand, qu'il rencontre plus tard. Ce sous-entendu deviendra parfaitement explicite dans les tomes suivants, mais j'y reviendrai. Entretien avec un vampire montre aussi le lien troublant qui unit Louis et Claudia, une petite fille qu'il transforme en vampire. Si le corps de Claudia ne change pas, sa mentalité évolue au fil des décennies. Ainsi, elle devient une adulte enfermée dans un corps d'enfant, rêvant d'indépendance et enragée par sa condition. Son histoire d'amour avec Louis est un des éléments les plus marquants du livre.

Même si Entretien avec un vampire s'amuse à briser les codes, il s'inscrit pourtant dans une tradition romantique indéniable. Si vous voulez en savoir plus sur ce mouvement, je vous renvoie à mon article sur Kylo Ren en tant que personnage romantique, où j'en parle plus en détails. Les vampires Louis, Lestat et Armand sont beaux, pâles et élégants quand le Dracula de Stoker n'avait aucun attrait physique. Mais on peut leur trouver des liens avec Carmilla (héroïne du roman éponyme de Sheridan Le Fanu publié en 1872) et Clarimonde dans La Morte Amoureuse (Théophile Gautier, 1836), qui mettent en scène des dames vampires magnifiques et redoutables dès le XIXème siècle. On peut aussi penser au séduisant Lord Ruthven, personnage à crocs du Vampire de John Polidori (1819), qui entretient une relation pour le moins ambiguë avec le narrateur de l'histoire. Notons que Carmilla et Clarimonde souffrent toutes deux de leur condition vampirique. Louis s'inscrit dans cette filiation, étant dans le même état d'esprit. Tout au long de sa quête, il s'interroge sur les notions de Bien et de Mal, l'existence de Dieu et sa propre raison d'être. Il livre d'ailleurs une définition parfaite du romantisme à Armand : « Vous ne saisissez pas ? Je ne suis l'esprit d'aucune époque. J'ai toujours été brouillé avec tout ce qui m'entourait ! Je n'ai jamais appartenu à aucun endroit, à personne, ni à aucun temps ! ».

Lestat le vampire et La Reine des damnés, un diptyque important

Je me suis largement étendue sur Entretien avec un vampire, qui reste un classique de la littérature fantastique, et que je considère comme le chef-d’œuvre d’Anne Rice. Pourtant, les deux tomes qui suivent ce roman ont également leur importance. A eux trois, ces premiers livres de la saga Chroniques des vampires influenceront un grand nombre d’auteurs qui voudront se frotter au mythe du vampire par la suite.


 

Non contente de dépoussiérer le mythe du vampire dans Entretien, Anne Rice réinvente carrément sa mythologie dans Lestat le vampire (1985), puis dans La Reine des damnés (1988). Le premier est une autobiographie de Lestat, où il raconte son adolescence dans un château en Auvergne au XVIIIème siècle, sa transformation brutale (et non consentie) en vampire à Paris, sa recherche d’un mentor et les différentes passions qu’il a connues… jusqu’à ce qu'il sorte un album de rock et fasse des concerts de nos jours. On a donc ici un récit tout aussi introspectif que celui de Louis, moins sombre, livré par un personnage cynique et flamboyant. 

Loin de l'individu indéchiffrable et cruel décrit par Louis, Lestat apparaît ici comme un personnage solaire, avide d’expériences et résolument optimiste. Lestat le vampire est d’ailleurs souvent cité par les lecteurs d’Anne Rice comme leur volume préféré des Chroniques. C’est aussi celui ou les passions des personnages, sous-entendues dans Entretien avec un vampire, deviennent plus explicites : des baisers sont échangés entre les protagonistes, et Louis est qualifié d’amant par Lestat. En revanche, vous ne verrez jamais de relations sexuelles entre les vampires d’Anne Rice : chez eux, la morsure équivaut à l’acte, et lui est même bien supérieure en terme d’extase. Dans les Chronique des vampires, les scènes de morsure sont toujours décrites de façon très sensuelle, ce qui leur donne un côté délicieusement subversif. On notera d'ailleurs que si tous les personnages masculins de la série sont bisexuels, les personnages féminins sont en revanche hétérosexuels, ce qui peut sembler curieux.

Lestat le vampire permet également d’introduire Akasha, la première vampire endormie depuis des millénaires et jalousement gardée. Le roman se termine sur un cliffhanger, et La Reine des damnés reprend exactement là où l’histoire s’est arrêtée. Lestat, avec sa musique rock, a réveillé une Akasha bien décidée à semer la destruction et à fonder un nouveau royaume. C’est l’occasion pour Anne Rice de nous dévoiler l’origine des vampires. Pour résumer grossièrement, Akasha a été possédée par un démon assoiffé de sang et jamais rassasié, d'où la nécessité de créer d'autres vampires afin de le satisfaire. L'autre nouveauté de La Reine des damnés, c'est d'alterner les points de vue de ses personnages au fil des chapitres, ce qui permet au lecteur de découvrir un univers vampirique bien plus vaste que ce qu'Entretien avec un vampire laissait deviner. 

Le roman est haletant et divertissant, mais il laisse entrevoir les écueils des futurs tomes de la saga. Oui, la mythologie proposée pour les vampires est intéressante. Oui, les personnages sont variés et attachants. Et oui, l'idée d'une ancêtre vampire tirée de son sommeil par un Lestat devenu rockstar – quoi de plus logique ? – est amusante. Cependant, on est loin du chef-d’œuvre métaphysique et romantique qu'est Entretien avec un vampire. C'est purement subjectif, et je comprendrais qu'on ne soit pas d'accord, mais pour moi, Lestat le vampire et La Reine des damnés sont des divertissements de luxe comparés au premier tome. Malheureusement, la suite de la saga peinera à se hisser au même niveau.

2. | Le retour des Chroniques en librairie et sur le petit écran

Chapitre II | Le retour des Chroniques en librairie et sur le petit écran

Les défauts et les qualités d'une série littéraire en dents de scie

J'ai voulu m'attarder sur les premiers volumes de la série parce que ce sont les plus connus et, à mon sens, les meilleurs. En effet, la suite de la série d'Anne Rice, qui compte 12 volumes à ce jour, est en dents de scie... avec des tomes très variables en terme de qualité d'écriture et de narration. Ainsi, Memnoch le démon (1995), cinquième livre de la série, aurait pu être fascinant vu son sujet : Lestat rencontre le Diable qui l'emmène visiter l'Enfer... alléchant ! 

En fait, le tome est une série de réflexions métaphysiques, où l'aventure est quasiment occultée. Armand le vampire (1998), qui lui fait suite, contient de belles fulgurances au milieu d'une histoire assez creuse. Le Sang et l'Or (2001), consacré à Marius (créateur d'Armand et mentor de Lestat), renoue un peu avec les splendeurs des premiers volumes. Les autres livres sont parfois divertissants, à défaut d'être intéressants. Outre la curiosité, la raison qui peut malgré tout pousser à continuer la série, c'est l'attachement que le lecteur peut ressentir envers ses personnages – ce qui a été mon cas.

 

Pour moi, la série a atteint le point de non retour avec Cantique sanglant (2003), annoncé à sa parution comme le dernier tome de la saga. Lestat y est devenu un vampire amoureux d'une mortelle qu'il refuse de transformer en vampire, afin de ne pas lui transmettre sa malédiction. Il se fend également de grands monologues sur la foi chrétienne. (Ça vous rappelle un certain vampire à paillettes ?) Stylistiquement, Anne Rice y est très loin des beautés habituelles de son écriture. Un des défauts des Chroniques des vampires, c'est qu'elles sont le reflet des atermoiements religieux de son autrice, ce qui fait perdre de la cohérence à la saga. Au cours de sa vie, Anne Rice s'est en effet éloignée, puis rapprochée de l'Eglise catholique. L'autrice, dans une interview accordée au Time en 2008, a elle-même qualifiée sa série de « quête de Dieu et deuil d'une foi perdue »

Les Chroniques démarrent donc avec des vampires en plein questionnement, voire ouvertement en rébellion contre la religion, qui deviennent petit à petit de fervents croyants touchés par la grâce. Cantique sanglant était donc l'occasion ou jamais d'en finir avec une série qui, pour moi, s'était perdue. En 2014, Anne Rice a pourtant amorcé le retour de ses personnages avec le roman Prince Lestat. Etonnamment, ce tome, sans égaler le niveau des trois premiers, parvient à renouer avec un esprit disparu depuis longtemps dans la saga. Lestat y redevient fidèle à lui-même, tout comme Armand et Louis. Cette fois, nous aurions pu tenir notre belle conclusion, celle qui bouclait toutes les pistes explorées dans la série. Cependant, en 2016, Anne Rice a publié Prince Lestat et l'Atlantide, dont le titre seul peut faire penser à une mauvaise fanfiction. Je ne saurais trop vous conseiller d'éviter ce volume si vous ne voulez pas avoir mal à la tête à force de lever les yeux au ciel. Apparemment, l'autrice a décidé de ne pas s'arrêter en si bon chemin, puisque Blood Communion : A Tale of Prince Lestat a été annoncé pour 2018. Wait and see, n'est-ce pas...

Les Chroniques des vampires (à nouveau) adaptées à l'écran

A ce jour, on compte deux adaptations des Chroniques sur grand écran. La plus connue reste sans conteste Entretien avec un vampire, réalisé par Neil Jordan en 1994. Au même titre que le livre dont il est tiré, le film est justement considéré comme un classique. Si vous ne l'avez pas déjà vu, arrêtez de lire cet article et précipitez-vous dessus. Quand je parle de ce film, j'entends souvent : « Oui mais moi tu sais, les vampires depuis Twilight... ». Il est triste de voir que depuis dix ans, l'image des vampires dans l'esprit du grand public est celle de vampires qui brillent au soleil, et qui ont fait vœu de ne plus jamais mordre un être humain. J'ai tendance à répondre : « Si vous voulez de vrais vampires, regardez Entretien ». Le film est très fidèle au roman d'Anne Rice, avec une atmosphère romantique – parfois décadente – au possible, un casting cinq étoiles (Tom Cruise, Brad Pitt, Kirsten Dunst, Antonio Banderas et Christian Slater) et une BO magnifique composée par Elliot Goldenthal. Le film vieillit plutôt bien, puisque ses effets spéciaux sont majoritairement réalisés sans ordinateur. Rien de tel que du faux sang et de l'animatronic !

 

Ce long-métrage subit en tout cas bien mieux les outrages du temps que La Reine des damnés, sorti en 2002 et réalisé par Michael Rymer. Le film se veut une adaptation de Lestat le vampire et de La Reine des damnés, condensés en moins de deux heures. Pour apprécier ce film, il faut oublier les livres d'Anne Rice, et se dire qu'on est devant un teen movie des années 2000 avec de la musique d'époque (Jonathan Davis, de Korn, compose les chansons interprétées par le groupe de Lestat). Les libertés prises avec la saga – comme la romance de Lestat et Jesse, inexistante dans les romans, ou le fait que Marius soit le créateur de Lestat – peuvent laisser dubitatif, mais le film se laisse voir comme une curiosité à prendre avec beaucoup, beaucoup de second degré.

Finalement, l'écart entre ces deux films reflète bien l'évolution de la saga littéraire d'Anne Rice. Mais ses adaptations ne sont pas finies. Il a longtemps été question à Hollywood d'adapter les autres livres, voire de faire un reboot des films. En 2016, Anne Rice a officiellement annoncé qu'une série télévisée était en chantier, qui adapterait l'intégralité de ses livres. On sait depuis qu'elle sera diffusée via Hulu, et produite par Anne Rice et son fils Christopher Rice, si le projet aboutit. Ce qui peut laisser perplexe, en revanche, c'est le fait que l'autrice semble beaucoup miser sur le fan service : à l'époque de l'annonce, elle a sondé sa communauté Facebook afin de connaître ce qu'ils aimeraient voir dans la série. Si elle est effectivement tournée, on peut se demander quelle sera la direction prise par les scénaristes. D'ici là, vous avez 12 tomes (bientôt 13) dans lesquels piocher, et au moins un chef-d’œuvre cinématographique à découvrir.

 

Chapitre I | Une trilogie qui dépoussière le mythe du vampire

Entretien avec un vampire, un premier (et unique) chef d’œuvre ?

L'histoire d'Entretien avec un vampire repose sur un concept très simple. Un journaliste, Molloy, décide d'interviewer pendant une nuit un individu étrange qui s'avère être un vampire. Au fur et à mesure que son magnétophone tourne, le jeune homme va entendre une histoire qui débute à la fin du XVIIIème siècle, à la Nouvelle-Orléans, jusqu'à nos jours. Le vampire, Louis, va lui raconter comment il a été transformé, pourquoi, et tout ce qu'il a vécu depuis.

L'écriture même du livre est basée sur cette idée d'interview, comme Anne Rice le raconte dans In the Shadow of the Vampire, le making of du film Entretien avec un vampire (Neil Jordan, 1994) : « J'étais seule un soir dans mon bureau à Berkeley. Je n'avais jamais été publiée et j'étais totalement inconnue. Et je me suis demandé : et si on pouvait interviewer un vampire ? Qu'est-ce qui se passerait si on pouvait l'amener à s'asseoir en face de nous et à nous raconter comment c'est d'être un vampire ? S'il nous disait tout ? Comment c'est de boire du sang, est-ce qu'il entre en pâmoison quand ça arrive, qu'est-ce que ça fait d'être immortel... Je me suis dit que ça serait amusant à faire. »

Il y a tout ça dans Entretien avec un vampire, et bien plus. Le roman casse beaucoup des codes vampiriques apparus depuis la publication du Dracula de Bram Stoker. Dans le premier tiers du livre, Louis prend d'ailleurs un malin plaisir à expliquer à un Molloy avide de comprendre que, non, les vampires ne craignent pas les crucifix, qu'ils adorent la lumière (bien qu'ils ne supportent pas celle du jour) et qu'un pieu dans le cœur reste sans effet sur eux puisqu'ils guérissent automatiquement de leurs blessures – avec plus ou moins de temps. Tant de règles, jusque là établies par la littérature ou le folklore, volent en éclat dans ce premier volume ! 

Le roman innove également de par les relations qu'il décrit entre ses personnages. Ainsi, la relation de Louis avec Lestat, le vampire qui l'a transformé, n'est pas dénuée d'un sous-texte homosexuel. De même que le rapport de Louis avec l'ambigu vampire Armand, qu'il rencontre plus tard. Ce sous-entendu deviendra parfaitement explicite dans les tomes suivants, mais j'y reviendrai. Entretien avec un vampire montre aussi le lien troublant qui unit Louis et Claudia, une petite fille qu'il transforme en vampire. Si le corps de Claudia ne change pas, sa mentalité évolue au fil des décennies. Ainsi, elle devient une adulte enfermée dans un corps d'enfant, rêvant d'indépendance et enragée par sa condition. Son histoire d'amour avec Louis est un des éléments les plus marquants du livre.

Même si Entretien avec un vampire s'amuse à briser les codes, il s'inscrit pourtant dans une tradition romantique indéniable. Si vous voulez en savoir plus sur ce mouvement, je vous renvoie à mon article sur Kylo Ren en tant que personnage romantique, où j'en parle plus en détails. Les vampires Louis, Lestat et Armand sont beaux, pâles et élégants quand le Dracula de Stoker n'avait aucun attrait physique. Mais on peut leur trouver des liens avec Carmilla (héroïne du roman éponyme de Sheridan Le Fanu publié en 1872) et Clarimonde dans La Morte Amoureuse (Théophile Gautier, 1836), qui mettent en scène des dames vampires magnifiques et redoutables dès le XIXème siècle. On peut aussi penser au séduisant Lord Ruthven, personnage à crocs du Vampire de John Polidori (1819), qui entretient une relation pour le moins ambiguë avec le narrateur de l'histoire. Notons que Carmilla et Clarimonde souffrent toutes deux de leur condition vampirique. Louis s'inscrit dans cette filiation, étant dans le même état d'esprit. Tout au long de sa quête, il s'interroge sur les notions de Bien et de Mal, l'existence de Dieu et sa propre raison d'être. Il livre d'ailleurs une définition parfaite du romantisme à Armand : « Vous ne saisissez pas ? Je ne suis l'esprit d'aucune époque. J'ai toujours été brouillé avec tout ce qui m'entourait ! Je n'ai jamais appartenu à aucun endroit, à personne, ni à aucun temps ! ».

Lestat le vampire et La Reine des damnés, un diptyque important

Je me suis largement étendue sur Entretien avec un vampire, qui reste un classique de la littérature fantastique, et que je considère comme le chef-d’œuvre d’Anne Rice. Pourtant, les deux tomes qui suivent ce roman ont également leur importance. A eux trois, ces premiers livres de la saga Chroniques des vampires influenceront un grand nombre d’auteurs qui voudront se frotter au mythe du vampire par la suite.


 

Non contente de dépoussiérer le mythe du vampire dans Entretien, Anne Rice réinvente carrément sa mythologie dans Lestat le vampire (1985), puis dans La Reine des damnés (1988). Le premier est une autobiographie de Lestat, où il raconte son adolescence dans un château en Auvergne au XVIIIème siècle, sa transformation brutale (et non consentie) en vampire à Paris, sa recherche d’un mentor et les différentes passions qu’il a connues… jusqu’à ce qu'il sorte un album de rock et fasse des concerts de nos jours. On a donc ici un récit tout aussi introspectif que celui de Louis, moins sombre, livré par un personnage cynique et flamboyant. 

Loin de l'individu indéchiffrable et cruel décrit par Louis, Lestat apparaît ici comme un personnage solaire, avide d’expériences et résolument optimiste. Lestat le vampire est d’ailleurs souvent cité par les lecteurs d’Anne Rice comme leur volume préféré des Chroniques. C’est aussi celui ou les passions des personnages, sous-entendues dans Entretien avec un vampire, deviennent plus explicites : des baisers sont échangés entre les protagonistes, et Louis est qualifié d’amant par Lestat. En revanche, vous ne verrez jamais de relations sexuelles entre les vampires d’Anne Rice : chez eux, la morsure équivaut à l’acte, et lui est même bien supérieure en terme d’extase. Dans les Chronique des vampires, les scènes de morsure sont toujours décrites de façon très sensuelle, ce qui leur donne un côté délicieusement subversif. On notera d'ailleurs que si tous les personnages masculins de la série sont bisexuels, les personnages féminins sont en revanche hétérosexuels, ce qui peut sembler curieux.

Lestat le vampire permet également d’introduire Akasha, la première vampire endormie depuis des millénaires et jalousement gardée. Le roman se termine sur un cliffhanger, et La Reine des damnés reprend exactement là où l’histoire s’est arrêtée. Lestat, avec sa musique rock, a réveillé une Akasha bien décidée à semer la destruction et à fonder un nouveau royaume. C’est l’occasion pour Anne Rice de nous dévoiler l’origine des vampires. Pour résumer grossièrement, Akasha a été possédée par un démon assoiffé de sang et jamais rassasié, d'où la nécessité de créer d'autres vampires afin de le satisfaire. L'autre nouveauté de La Reine des damnés, c'est d'alterner les points de vue de ses personnages au fil des chapitres, ce qui permet au lecteur de découvrir un univers vampirique bien plus vaste que ce qu'Entretien avec un vampire laissait deviner. 

Le roman est haletant et divertissant, mais il laisse entrevoir les écueils des futurs tomes de la saga. Oui, la mythologie proposée pour les vampires est intéressante. Oui, les personnages sont variés et attachants. Et oui, l'idée d'une ancêtre vampire tirée de son sommeil par un Lestat devenu rockstar – quoi de plus logique ? – est amusante. Cependant, on est loin du chef-d’œuvre métaphysique et romantique qu'est Entretien avec un vampire. C'est purement subjectif, et je comprendrais qu'on ne soit pas d'accord, mais pour moi, Lestat le vampire et La Reine des damnés sont des divertissements de luxe comparés au premier tome. Malheureusement, la suite de la saga peinera à se hisser au même niveau.



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