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Suspiria : une relecture pleine de grâce

6
ReviewLe 13 Nov
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8 /10
On a aimé
• Un casting féminin impeccable
• Une réalisation au service de l'horreur
• La beauté de l'image
• Un climax ahurissant
• Le travail de Thom Yorke à la bande-son
• S'affranchit de son modèle
On a moins aimé
• Des sous-intrigues pas forcément utiles
• Une certaine lenteur
• Fallait-il un "remake" malgré tout ?

Lors de son annonce, beaucoup auront tremblé à l'idée de faire un remake de Suspiria, chef d'oeuvre horrifique de Dario Argento, réputé pour son ambiance baroque, son utilisation incroyable des couleurs, et sa bande-son. Un challenge ardu pour le réalisateur Luca Guadagnino, qui livre en cette année une superbe relecture, qui réussit à s'éloigner assez du modèle original pour créer une autre vision d'une même oeuvre. 

On partira du principe que chacun a pu découvrir le Suspiria original pour pouvoir en faire la comparaison, bien que le mot d'ordre sera d'entrée de jeu : il s'agit d'une relecture plus que d'un remake. En s'emparant du film de Dario Argento, Luca Guadagnino reprend les éléments les plus globaux de ce dernier, et manie le tout à sa sauce. Plutôt que Fribourg, l'intrigue se situe désormais à Berlin, en 1977 (année de sortie du premier Suspiria), les évènements de la prise d'otage du vol 181 Lufthansa étant commentés au long du film par les postes de télévision, apportant un ancrage réel à l'histoire.


La jeune Suzy Bannion (Dakota Johnson, à mille lieux de ses piètres frasques façon 50 Shades) quitte sa campagne, rejoint la capitale et réussit de justesse à entrer dans la prestigieuse Académie de Danse dirigée par  Madame Blanc (Tilda Swinton, impériale et glaçante). Entre les cours de danse les plus intenses, des élèves qui disparaissent mystérieusement, les visions horrifiantes de Suzy, l'école finit par devenir de plus en plus angoissante. Mais le spectateur ne sera pas au bout de ses surprises. 

Luca Guadagnino apporte en effet bien plus de matière dans le développement de son intrigue que tout ce que pouvait faire Argento il y a des décennies. En reprenant la mythologie construite du cinéastes des Trois Mères, le réalisateur pose les bases de ce qui pourrait aisément se développer dans d'autres films, et prend son temps pour développer ses personnages, leur rapport à la danse, et quelques intrigues secondaires qui, si elles permettent d'étoffer un message ample sur le féminisme et la façon dont les femmes sont traitées dans cette société des années 70 - et au travers des époques, rallonge le tout de façon considérable. Avec une durée affichée de 2h30, il va sans dire que Suspiria se réserve à ceux qui aiment un rythme posé. Pour ne pas dire lent.

 

A l'inverse d'un ensemble de productions horrifiques "tendance", Suspiria s'inscrit dans le film d'horreur qui mise sur son ambiance, sur des touches de plus en plus appuyées qui viennent plonger le spectateur dans une forme d'angoisse de plus en plus prenante. Pas de jumpscares, pas de montée en tension attendue. La peur se fait diffuse, viscérale, parfois confuse. La danse et les mouvements des corps, poussés à l'extrême, deviennent une forme de violence sourde, qui se matérialise dans des scènes qui marquent la rétine. C'est que Guadagnino sait manier sa caméra, et se rapprocher de ses actrices pour faire ressentir au plus proche ce qu'elles vivent. Ou plutôt, subissent. Avec une quasi totalité de personnages féminins, Suspiria montre ce qu'elles doivent endurer, ce qu'elles s'imposent, et le sujet de la sorcellerie - forcément lié à la féminité - sert de base à un discours engagé.

A côté de Dakota Johnson et Tilda Swinton, le casting impressionne dans sa justesse et ce malgré une des têtes d'affiche assez peu présente. On retrouve avec plaisir Mia Goth ou Chloé Grace Moretz, qui comme le reste du casting, se montre plus qu'impliqué. A côté de l'Académie, le personnage du psychiatre (version vieillie et plus approfondie d'un rôle mineur du Suspiria original, et joué également par Tilda Swinton sous le faux nom de Lutz Ebersdorf) apporte un point de vue extérieur bienvenu, mais tenant d'une sous-intrigue qui en rajoute beaucoup, et participe aux longueurs que certains décrieront forcément (reste qu'on y retrouve aussi un caméo qui fera plaisir aux amoureux d'Argento). De même, l'insistance sur les événements de la bande à Baader est assez répétitive.


D'un point de vue technique, Suspiria a tout d'un grand film, et se démarque radicalement là aussi de son prédécesseur. Aux couleurs vives d'il y a trente ans se retrouve une photographie aux teintes désaturées, mais l'on retrouve dans certains mouvements de caméras la façon de filmer d'Argento. Quand d'autres passages, au montage bien plus énergique, tranchent radicalement avec les plans plus longs et les zooms appuyés. Il y a en tous les cas quelques instants de pure beauté, à l'instar d'une scène de danse - dont les aperçus, avec la troupe parées de costumes envoûtant - qui est clairement l'un des moments les plus intenses du film. Mais aussi pour le climax du film, dans lequel le réalisateur bascule dans une horreur graphique, explosive, comme si toute la retenue était relachée d'un seul coup. Avec en outre un twist scénaristique qui complète la façon dont ce Suspiria nouvelle cuvée, s'émancipe de l'ombre de son Maître, pour trouver sa propre voie.


A ce titre là, notons que l'horreur du Suspiria moderne renvoie à celle de son modèle. On le disait précédemment, il s'agit plus d'ambiance que de techniques façon jumpscares, mais ce qui marquera aussi c'est la soudaineté des passages les plus violents. Bien que certains hors-champ permettent de cacher quelques passages crus, l'horreur prend à la gorge quand elle survient, parce qu'elle est sourde, et brutale.

Dernier point à aborder, puisque là aussi le Suspiria d'antan avait su marquer les esprits, c'est la bande-son composée par Thom Yorke (le leader de Radiohead, entre autres), qui marque elle aussi. De son thème principal, tout en douceur et porté par la voix inoubliable, à l'envoûtant et oppressent Volk (la pièce préparée par la troupe de danse), en passant par des sonorités clairement destinées à mettre angoisse dans les esprits, la musique est partie intégrante de l'expérience que constitue Suspiria. Un accompagnement réussi pour une certaine leçon de cinéma d'horreur, particulièrement bienvenue pour trancher avec les mornes propositions de l'année que l'horrifique de divertissement aura proposé.

Fallait-il faire un remake de Suspiria ? Au vu du film de Luca Guadagnino, on demandera "fallait-il ne pas en faire ?". Bien plus qu'un simple remake, le Suspiria 2018 reprend les bases d'une histoire et puise dans la mythologie d'Argento pour proposer une autre lecture de l'oeuvre, plus engagée dans ses thématiques, plus démonstrative dans le rôle qu'occupe son héroïne principale, et aussi dans l'horreur que le réalisateur veut véhiculer. Un film qui devient en vérité complémentaire ce que proposait Argento il y a plusieurs décennies. Et une preuve qu'entre de bonnes mains, il n'y a pas à se priver de voir la vision d'un autre sur une oeuvre qui a, en toute évidence, marqué. 


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