Critiques

La Marche Brume: sorcellerie, écologie et sororité

Par Alex Moon
5 min 15 septembre 2023
La Marche Brume: sorcellerie, écologie et sororité
On a aimé
- Une histoire fascinante, surprenante, résolument contemporaine.
- Des couleurs et un trait exquis.
- Près de 130 pages pour ne pas rester sur sa faim !
On n'a pas aimé
- Rien à dire ! Tout dans cet œuvre est parfaitement maîtrisé.

Rarement une BD ne m’a autant bouleversé que La Marche Brume. Je m’attendais à un récit de fantasy, un conte teinté de féminisme, peut-être agrémenté d'une subtile leçon sur l'acceptation de la différence… Quelle erreur ! En quelques pages, j’étais happé !

Vous qui lisez ceci soyez prévenus : Il s’agit là d’une œuvre qu’il est impossible de lâcher une fois commencée ! 

La Marche Brume, c’est une bande dessinée de science-fantasy entièrement créée par un seul artiste  : Stéphane Fert, à qui l'on doit le scénario, les illustrations et les couleurs. Le premier tome (intitulé Le souffle des choses) est sorti le 25 août aux éditions Dargaud.Si l’auteur assume toutes ces casquettes, ce n’est pas par orgueil. Déjà sur ses deux précédents ouvrages : Morgane et Peau de Mille Bêtes, il démontrait un talent indéniable pour conter les histoires de femmes indépendantes, animées par la vengeance et refusant de se soumettre au destin. Servies par un trait maîtrisé, un découpage quasi cinématographique et une poésie incroyable, ces œuvres sont une brillante modernisation de deux contes célèbres (la mythologie Arthurienne et Toutes-fourrures des frères Grimm) avec un humour et un ton particulièrement rafraîchissants.

Avec La Marche Brume, Stéphane Fert signe une histoire originale. Et si l’on y décèle quelques touches d’inspirations issues de contes et récits populaires, elle se veut l'écho de problématiques résolument contemporaines.

Tout commence dans la Brume

La Brume est crainte. La Brume sème la mort. Elle a déjà englouti le monde une fois et quand elle se lève, épaisse et noire comme l’encre, personne n’en réchappe. Pourtant, cette fois, la Brume à recraché quelque chose. Une enfant. Une demi-ogresse recueillie par la sorcière Grisette qui la nommera Tempérance et l’élèvera comme sa petite fille.
L’enfant grandit, parvient à trouver sa place au sein de cette sororité d’ensorceleuses toutes plus originales les unes que les autres, et qui la considèrent comme un membre de la famille.
Mais un jour, la Brume revient. Et avec elle les monstres et la destruction. Tempérance se découvre alors un pouvoir : celui de voir à travers ses sombres volutes comme en plein jour. Elle devient la Marche-Brume.
Commence alors une aventure à la recherche de la source du fléau, contre les créatures corrompues qu’elle abrite, mais aussi les Omis, ces humains qui refusent la liberté et le respect de la nature prônés par les sorcières.

Un récit entre Terry Pratchett et Samantha Shannon

Ce qui frappe d’abord ce sont les couleurs. D’une justesse et d’un éclat provoquant la synesthésie. On y ressent la chaleur ambrée des flammes, on imagine croître sans peine de jeunes pousses peintes de mille nuances de vert, on subit le froid et l’oppression d’une pluie grisâtre barrant une page de ses traits humides.


Puis il y a le dessin. Stéphane Fert possède un style bien à lui. Capable d’une simplicité bienvenue lorsqu’il s’agit d’évoquer des lieux et des personnages en faisant appel à l’imagination du lecteur, comme de créer des scènes foisonnantes de détails et d’une beauté à couper le souffle. Parfois, l’histoire se passe de mots pour s’exprimer uniquement à travers deux mains qui se resserrent, un souffle dans les feuilles d’un arbre, un sourire qui naît sur un visage… C’est beau, c’est poétique et c’est la preuve d’une maîtrise parfaite de son art.


Une capacité à faire vivre les émotions idéale quand on sait que l’auteur traites de sujets aussi variés que l’écologie, l’homosexualité, l’avortement et plus généralement la liberté des femmes. Dans un univers qui rappellera à la fois le côté décalé des sœurcières du grand Terry Pratchett, mais aussi les enjeux dramatiques d’une œuvre comme Le Prieuré de l’Oranger, les aventures de Tempérance alterne entre joyeuses ronchonneries de sorcières et moment de bravoure intense. 

Jamais une BD ne m’avait autant impliquée dans le sort de ses protagonistes. D’autant que ce tome 1 est particulièrement généreux, avec plus de 120 pages et un superbe cahier de croquis final, pour découvrir la création de ses personnages.

Une histoire émouvante, un humour mordant, de beaux moments d’aventure, le tout servi par un dessin soigné et vivant : La Marche Brume est clairement mon coup de cœur BD de l’année.

 

Pour plonger dans la Brume à votre tour, rendez vous chez Dargaud !