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The Men Who Laugh : Historique du Clown Tueur en Fiction

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DossierLe 20 Sep
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Qu'ils s'appellent Pennywise, Twisty ou Ronald, les clowns monstrueux font aujourd'hui partie du bestiaire de l'horreur. Si pour beaucoup de gens la phobie de cette figure pourtant sympathique du spectacle de cirque est née avec Stephen King, elle est aujourd'hui le sujet d'authentiques études psychanalytiques et porte même un nom : clownophobie et coulrophobie, la pétoche des sourires figés, des ballons et pompons, sur laquelle la fiction en général n'a pas hésité pour bâtir certains de ses plus effrayants vilains.

Si vous avez vous aussi hésité à retourner dans la salle de bains après avoir pris conscience que Tim Curry était là dehors, quelque part, il se peut que la génération avant vous ait déjà été frappée de la même peur primale. Si King a en effet magnifié le concept du clown tueur d'enfants, la peinture des personnages d'Auguste ou Bozo en monstres inquiétants était déjà présente avant que l'écrivain ne crée le plus célèbre d'entre eux, donnant vie par la suite à ses propres héritiers peinturlurés et sadiques.

Pour la sortie du remake de It (Ça) qui traumatisera sans doute la génération d'après, l'occasion est donnée de se poser la question : pourquoi les clowns nous font ils peur, et comment les auteurs s'en sont ils emparés, avant même que la vie réelle elle-même ne donne lieu à ses propres créations macabres ? Venez, on va flotter.

1. | Killer Clowns from History

Chapitre I | Killer Clowns from History

Dans l'entre deux-guerres, l'imaginaire américain développe l'idée du cirque comme un théâtre d'événements inquiétants. Boules de cristal, lanceurs de couteaux, sorciers vaudou rudimentaires et spectacle de monstres (Freaks de Tod Browning en 1932), un certain genre de cinéma, de comics et de feuilleton policier de série B, le pulp, intègre parmi d'autres lubies l'idée que se terrent sous les chapiteaux toute une batterie de bizarreries fascinantes et mystérieuses. 

Les crime stories ou detective stories font la part belle aux fantasmes du public sur les coulisses de ce spectacle vivant, encore très en vogue à l'époque, parmi lesquels le clown se fait déjà sa place.


A la même période, un roman de Victor Hugo traverse l'Atlantique sous la forme de bobines de nitrate : L'Homme qui Rit, adapté en 1928 par le réalisateur Paul Leni dans le contexte de l'expressionnisme allemand (pan ô combien important du cinéma européen, considéré comme l'inventeur du film d'horreur avec Le Cabinet du Dr. Caligari en 1920). 

Le roman et son adaptation racontent l'histoire de Gwymplaine, un enfant défiguré et condamné à sourire en permanence sous ses cicatrices, adopté par un carnaval de saltimbanques ambulant. Ce personnage dramatique inspirera l'un des premiers clowns sadiques - paradoxalement, destiné à la jeunesse - le Joker, de Bill Finger et Bob Kane en 1940. Ses interprétations seront nombreuses, et son évolution se fera en parallèle de la perception que le public se fait des clowns, ou plus généralement des tueurs, dans l'Amérique des décennies suivantes.


Dans la décennie 1970, le public du pays se fascine pour un autre genre de monstres que les créatures de l'imaginaire. Tandis que le Nouvel Hollywood présente Taxi Driver et Orange Mécanique, se développe en toile de fond une curiosité morbide pour les tueurs de la vie réelle. Débarrassé de l'optimisme de l'après-guerre, le peuple suit à la trace les enquêtes ouvertes sur les (nombreux) sociopathes de l'époque, ancrées aux téléviseurs des millions de foyers parcourant le pays. 

Si la plupart d'entre eux ont droit à un surnom proposé par les médias, on retrouve parmi les Richard Chase, David Carpenter ou Ricardo Caputo, un certain John Wayne Gacy, "the killer clown", un assassin dont on découvrira plus tard les activités de clown costumé dans différents spectacles pour enfants. Un traumatisme s'instaure dans l'inconscient du public, associé à la peur des enlèvements et séquestrations d'enfants. L'histoire de John Wayne Gacy donnera lieu à plusieurs ouvrages analytiques et fictionnels, ainsi qu'à un biopic en 2003, Gacy.


De son côté, la culture pop' va peu à peu se découvrir une envie de déconstruire les symboles de fête et les renvois à l'enfance. Tandis que le slasher s'amuse à mettre un tueur en série sur chaque fête du calendrier (Black Christmas, Halloween), le Poltergheist de Tobe Hooper utilise l'idée de la poupée tueuse, que reprendront plus tard les Chucky ou Slappy. Sorti en 1982, le film effraye par ce jouet, un clown en plastique proprement terrifiant, dont le rictus figé marquera les esprits. Les poupée tueuses futures seront pour la plupart inspirées du travail de Hooper, jusqu'à la Annabelle de James Wan

Cette idée de toucher au souvenir de l'enfant chez l'adulte inspire les premiers films de clowns tueurs. En 1988, le pas très sérieux Killer Clowns from Outer Space utilise ce genre de codes, puis en 1989, Clownhouse, plus réaliste, marche dans les mêmes pas. La même année, Jack Nicholson immortalise au cinéma un Joker plus tueur que farceur, avant que la chaîne ABC ne produise l'adaptation télévisuelle de Ça en 1990, confirmant sur la fin de la décennie la mort de l'imagerie du clown comme celle d'un simple amuseur d'enfants bariolé. 

2. | Le Cirque des Horreurs

Chapitre II | Le Cirque des Horreurs

Dans la foulée de Ça, les années 1990 ont intégré l'idée du clown tueur comme une idée désormais courante. Le cinéma de série B continue de s'en inspirer, et la culture populaire lui fait une place à travers différents avatar. 

Dans la musique, Shawn Crahan, membre fondateur du groupe Slipknot, arbore un masque du genre lors des représentations scéniques. A une autre échelle, le hip hop avec Esham va récupérer les codes de l'horreur en général pour alimenter une branche baptisée horrocore, de laquelle émergent des artistes inspirés par l'idée du clown tueur, tels les Insane Clown Posse (le groupe médiatise ses curieuses productions par le port de peinture faciale de clown, importé de la tradition facepaint du métal).

 

En comics, l'ombre gargantuesque du Joker laisse derrière lui une batterie de personnages directement ou indirectement inspirés. Tandis que lui-même se réinvente considérablement dans l'après Killing Joke pour devenir une figure de plus en plus centrale et inquiétante, il enrôle Harley Quinn, moins inféodée à l'idée de personnage d'horreur et héritière plus joyeuse de la tradition du clown de cirque initial. 

De son côté, Violator, démon né de l'esprit de Todd McFarlane dans la série Spawn et représenté par un homme bedonnant et chauve au visage peint, est le contrepoint le plus glauque et le plus remarqué de l'époque au clown de comics en général.

 

La récupération de Ça met cependant un certain temps, la génération la plus impactée par le traumatisant Tim Curry devant arriver à l'âge adulte bien plus tard. Les années 1990 et 2000 sont davantage une décennie où le monstre est considéré comme une créature dans le registre du cinéma d'exploitation, comme en fera partie la tétralogie des Killjoy.

Quelques exemples marqueront cependant ces années là, à l'image du Captain Spaulding de Rob Zombie. Interprété par Sid Haig, acteur émérite et habituel collaborateur du réalisateur métalleux, Spaulding intervient dans House of 1000 Corpses et The Devil's Rejects. Maquillé en clown, le personnage est le chef de file des Firefly, une famille de psychopathe forcée de partir en cavale après avoir torturé un groupe d'adolescents et autres joyeusetés. 

La force du second film sera de présenter ces tueurs comme les héros de l'histoire, malgré de sérieux obstacles psychologiques, comme une digestion a posteriori de la peur du public pour les tueurs en série. 


Les rediffusions de séries comme Tales from the Krypt ou Goosebumps garderont vivant la peur infantile du clown dans l'esprit du public, à l'ombre d'autres essais dans le gore (100 Tears) ou le bizarre (Sweet Tooth de Twisted Metal) avant que les années 2010 ravivent le traumatisme avec une batterie de réapparitions, fictives comme réelles, de personnages peinturlurés. 

Les exemples de films commencent en effet à pulluler : Scary or Die en 2012, et son clown cannibale, Stitches la même année, All Halloween's Eve en 2013 (accompagné par une bande son de Noir Deco), et en 2014, une production d'Eli Roth met en lumière le jeune réalisateur Jon Watts. Sobrement baptisé Clown, le film est le récit d'une possession par une costume de clown hanté par l'esprit d'un démon, et le premier travail de Watts sur un long-métrage dédié.


En comics, Matt Fraction et David Aja créent dans l'extraordinaire série Hawkeye un antagoniste (pour ainsi dire, le seul) en la personne de Clown, un tueur froid et malfaisant au visage peint dans la tradition du clown blanc, ou du mime Pierrot. Scott Snyder embraille de son côté sur son run de Batman avec l'arc Endgame, dans lequel il rend un hommage direct à son maître à penser Stephen King en faisant du Joker un monstre séculaire baptisé The Pale Man, sorte de Pennywise attaché à l'histoire de Gotham City. Certaines planches reprennent trait pour trait des scènes du roman.

Côté série TV, le boulot de Ryan Murphy sur l'anthologie American Horror Story sera au coeur d'une étrange polémique : au moment de la sortie de Circus, quatrième installation du show de monstres et d'hommage au vieux cinéma, Twisty, le clown dérangé et monstrueux du début de saison s'attire les foudres de l'association Clowns of America International. Le reproche fait à Murphy et ses équipes est de sensationnaliser une énième fois l'idée que les sympathiques saltimbanques à pompons ne sont que des sujets de phobie.

 

A la décharge de l'association, la décennie 2010 est aussi celle d'un inexplicable phénomène réel : en 2013, on rapporte à Northampton, fief d'Alan Moore, l'apparition d'un personnage en costume de Pennywise dans les rues de la ville. Sur les réseaux sociaux, un vidéaste italien récidive l'année suivante, se déguisant en clown tueur pour terrifier les passants.

Le phénomène ne tarde pas à migrer vers les Etats-Unis, l'année d'apparition de Twisty sur les écrans américains. Tandis qu'un homme de la ville de Wasco en Californie pose sur les réseaux sociaux en costume de Pennywise, on rapporte à plusieurs endroits du pays l'apparition d'inquiétants cosplayers clownesques, parfois armés de couteaux. 

Si ces apparitions inquiètent généralement le public, on ne rapporte pas d'actes d'agressions associés, mais leur récurrence pose des des questions à différents chercheurs sur la place qu'occupe le clown tueur dans l'insconcient collectif. 

La plupart des conclusions de ces études sera que le clown tueur est une déformation de l'enfance. Perpétuellement figé dans un rictus de joie, il inquiète parce qu'on ne peut pas lire ses émotions, et par le contraste de ses couleurs vives et de son hilarité, devient d'autant plus inquiétant une arme à la main. 


Tous ces sujets de réflexions mis de côté, l'engouement du public pour le remake de Ça, au sortir de ces très nombreux événements ravive l'idée que le clown tueur est aujourd'hui une icône à part entière de la culture populaire - plus encore dans sa capacité à inspirer le réel. Si le monstre de Stephen King tenait autant de la créature imaginaire que de la réalité de John Wayne Gacy ou de la peur des disparitions d'enfants en général, il s'est développé sous de multiples formes, parfois fantasques et parfois non, pour devenir un concurrent sérieux aujourd'hui à la trouille des requins, du vide et des extra-terrestres belliqueux.

Comme le dirait le sage Todd Chavez, si les enfants n'aiment pas les clowns, c'est que les adultes doivent les aimer. Autrement, à quoi servent-ils ? Sans doute à faire peur, et ce n'est pas le malicieux Bill Skarsgard qui contredira ça.

Chapitre I | Killer Clowns from History

Dans l'entre deux-guerres, l'imaginaire américain développe l'idée du cirque comme un théâtre d'événements inquiétants. Boules de cristal, lanceurs de couteaux, sorciers vaudou rudimentaires et spectacle de monstres (Freaks de Tod Browning en 1932), un certain genre de cinéma, de comics et de feuilleton policier de série B, le pulp, intègre parmi d'autres lubies l'idée que se terrent sous les chapiteaux toute une batterie de bizarreries fascinantes et mystérieuses. 

Les crime stories ou detective stories font la part belle aux fantasmes du public sur les coulisses de ce spectacle vivant, encore très en vogue à l'époque, parmi lesquels le clown se fait déjà sa place.


A la même période, un roman de Victor Hugo traverse l'Atlantique sous la forme de bobines de nitrate : L'Homme qui Rit, adapté en 1928 par le réalisateur Paul Leni dans le contexte de l'expressionnisme allemand (pan ô combien important du cinéma européen, considéré comme l'inventeur du film d'horreur avec Le Cabinet du Dr. Caligari en 1920). 

Le roman et son adaptation racontent l'histoire de Gwymplaine, un enfant défiguré et condamné à sourire en permanence sous ses cicatrices, adopté par un carnaval de saltimbanques ambulant. Ce personnage dramatique inspirera l'un des premiers clowns sadiques - paradoxalement, destiné à la jeunesse - le Joker, de Bill Finger et Bob Kane en 1940. Ses interprétations seront nombreuses, et son évolution se fera en parallèle de la perception que le public se fait des clowns, ou plus généralement des tueurs, dans l'Amérique des décennies suivantes.


Dans la décennie 1970, le public du pays se fascine pour un autre genre de monstres que les créatures de l'imaginaire. Tandis que le Nouvel Hollywood présente Taxi Driver et Orange Mécanique, se développe en toile de fond une curiosité morbide pour les tueurs de la vie réelle. Débarrassé de l'optimisme de l'après-guerre, le peuple suit à la trace les enquêtes ouvertes sur les (nombreux) sociopathes de l'époque, ancrées aux téléviseurs des millions de foyers parcourant le pays. 

Si la plupart d'entre eux ont droit à un surnom proposé par les médias, on retrouve parmi les Richard Chase, David Carpenter ou Ricardo Caputo, un certain John Wayne Gacy, "the killer clown", un assassin dont on découvrira plus tard les activités de clown costumé dans différents spectacles pour enfants. Un traumatisme s'instaure dans l'inconscient du public, associé à la peur des enlèvements et séquestrations d'enfants. L'histoire de John Wayne Gacy donnera lieu à plusieurs ouvrages analytiques et fictionnels, ainsi qu'à un biopic en 2003, Gacy.


De son côté, la culture pop' va peu à peu se découvrir une envie de déconstruire les symboles de fête et les renvois à l'enfance. Tandis que le slasher s'amuse à mettre un tueur en série sur chaque fête du calendrier (Black Christmas, Halloween), le Poltergheist de Tobe Hooper utilise l'idée de la poupée tueuse, que reprendront plus tard les Chucky ou Slappy. Sorti en 1982, le film effraye par ce jouet, un clown en plastique proprement terrifiant, dont le rictus figé marquera les esprits. Les poupée tueuses futures seront pour la plupart inspirées du travail de Hooper, jusqu'à la Annabelle de James Wan

Cette idée de toucher au souvenir de l'enfant chez l'adulte inspire les premiers films de clowns tueurs. En 1988, le pas très sérieux Killer Clowns from Outer Space utilise ce genre de codes, puis en 1989, Clownhouse, plus réaliste, marche dans les mêmes pas. La même année, Jack Nicholson immortalise au cinéma un Joker plus tueur que farceur, avant que la chaîne ABC ne produise l'adaptation télévisuelle de Ça en 1990, confirmant sur la fin de la décennie la mort de l'imagerie du clown comme celle d'un simple amuseur d'enfants bariolé. 



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