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Immortalité, activisme et comics : rencontre avec Richard Morgan pour Altered Carbon

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InterviewLe 31 Jan
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C'est un grand jour pour Richard Morgan. Près de vingt ans après la publication de son premier roman, Carbone Modifié voit le jour sous les écrans via Netflix et sa série sobrement intitulée Altered Carbon, titre original de l'œuvre.

•  Lire aussi : comment traduit-on un roman, l'exemple de Carbone Modifié 

Mais c'est aussi un grand jour pour nous puisque nous avons eu la chance de pouvoir contacter l'auteur en amont de cette sortie pour lui poser quelques questions sur la genèse de Carbone Modifié, les différences entre la série et le roman, ou encore, sur son actualité, qui vous le verrez, est placée sous le signe des comics.
 

Rencontre : Richard Morgan

 

On dit parfois qu'écrire un livre est un moyen d'atteindre l'immortalité. Et je me demandais si cette idée était l'une des inspirations derrière votre tout premier roman, Carbone Modifié ?

Non pas vraiment, en tout cas pas de manière consciente. Pour être honnête, j'ai commencé à écrire à 11 ans, peut-être même avant, et à cet âge, vous ne pensez pas vraiment à toutes ces choses, vous êtes trop jeune, vous pensez tout simplement que vous êtes immortel.


En lisant Carbone Modifié, j'étais bluffé par le niveau des enjeux, dans un monde où la mort a pourtant été vaincue. Vous trouvez toujours un moyen de mettre vos personnages en danger. Est-ce que cette réflexion a toujours été là, ou est-elle simplement venue alors que le monde prenait en importance ?

Là aussi, pour être honnête, j'ai du mal à m'en souvenir. Depuis le point final d'Altered Carbon, 20 drôles d'années se sont passées, et il faut en ajouter 5 autres pour la publication. D'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai commencé avec des scènes très basiques, centrées sur Kovacs (le héros, ndlr) et son statut d'ancien Diplo (sorte de super-soldat, ndlr) avant de faire rouler l'intrigue et tout son univers pour en faire une grosse boule de neige, lui donner une inertie. Et c'est à ce moment là que toutes ces idées sont venues, mais je ne fais plus la distinction entre ce qui a été écrit à l'avance ou ce qui a été improvisé au fil de la plume.

L'un des aspects les plus intéressants du roman et la société que vous décrivez. Le "système" derrière ce monde est vraiment très détaillé, mais du côté visuel, on ne trouve peut-être pas autant de références ou d'indications pour imaginer votre univers. Donc je me demandais si vous aviez quelque chose de précis en tête quant au look de votre monde ?

Oui, j'ai toujours eu un gabarit visuel très précis en tête. En un mot : Blade Runner ! Comme tous les fans de Science-Fiction de mon âge, j'ai été soufflé par ce film, c'est la première fois que je voyais un monde aussi riche et étrangement crédible à l'écran. Et je pense que tout ceux qui ont lu Carbone Modifié ont reconnu l'influence de ce film sur ma vision. C'est pourquoi je suis ravi de voir l'équipe de la série poursuivre cette très forte influence dans leur palette !

A propos de la transition à l'écran d'ailleurs : j'ai lu beaucoup de critiques sur les choix de la série. On parle parfois d'un "exemple unique de whitewashing" ou d'une scène de torture virtuelle particulièrement violente, qui a été changée pour les besoins du show. En tant qu'activiste, je me demandais comment vous réagissiez à ce genre de remarques.

Je ne suis pas sûr qu'on parle de la même chose pour la torture, mais si vous parlez du moment où Kovacs est tortué en étant lui-même, comme dans la série, à la place d'être torturé en étant transféreré dans le corps d'une jeune femme, ce qui est le cas cans le  roman, je pense qu'il y a de bonnes raisons de choisir cette option. Dans le roman, mon intention était de montrer les horreurs infligées aux femmes dans les cultures fascistes ou théocratiques.  Ces techniques de tortures sont d'ailleurs tirées de rapports que j'ai pu lire sur les détenues politiques du Moyen-Orient et de l'Amérique Latine. Mais je voulais aussi montrer une connexion, une solidarité, si vous voulez. Quand Kovacs se venge de cette torture, dans mon esprit, il venge les femmes qui sont brutalisées par les sources du pouvoir patriarcal partout dans le monde. Mais le problème, c'est que du côté de la télévision, nous n'avions pas de voix interne à faire résonner pour faire passer ce message. Donc pour faire simple, ça aurait été quasiment impossible de filmer cette scène telle qu'elle apparaît dans le roman sans paraître horriblement sexiste et abusif. Et je crois aussi que ça aurait rendu confus les spectateurs, en termes de narration, là où le roman rend la transition plus simple, puisque vous êtes toujours dans la tête de Kovacs : ce qu'il vit, vous le vivez aussi.
 
Pour ce qui est des accusations de whitewashing, je pense que c'est une connerie écrite à la hâte et qui ne s'appuie sur rien de concrès, et je crains avoir perdu patience sur le sujet. Tout d'abord, il faut rappeler que Takeshi Kovacs n'est pas asiatique mais eurasien, il est le fruit d'un mélange entre le japon et l'europe de l'est, comme son nom et l'intrigue le laissent parfaitement entendre. Donc ceux qui attaquent cet aspect n'ont tout simplement pas suivi le texte. Et ensuite, il faut se souvenir que dans le monde de Carbone Modifié, un corps est - moyennant finances - rien de plus qu'un habit, simple à changer, donc toute la question des origines ethniques est au mieux secondaire, au pire, complètement caduque. Carbone Modifié est par bien des aspects un monde post-éthnique. Et la série a fidèlement prolongé cet état d'esprit avec un casting talentueux et diversifié, ne serait-ce que dans le traitement des nombreux visages de Kovacs. Donc accuser l'quipe de whitewashing est à la fois incorrect et stupide. Mais passons à une question plus large : est-ce qu'il y a un problème de whitewashing dans le monde de l'entertainment mainstream ? Bien sûr que oui, mais nous devons y répondre avec nuance, une réflexion adulte et complète, une conversation que nous devons tous avoir, en lieu et place d'une débandade de jugements mal informés et symptomatiques d'une ignorence toute fainéante. 


Parlons comics ! Je suis un grand fan du média, et vous avez écrit Black Widow : Homecoming pendant les heures de gloire du label Marvel Knights. Pouvez-vous nous donner quelques mots sur cette expérience ? Par ailleurs, je serais curieux de savoir si vous avez prévu un retour dans les étagères des comics shops ?

Ca tombe bien ! Je travaille en ce moment avec Dynamite Comics pour adapter l'histoire de Kovacs dans une série de romans graphiques. Mais je n'écris pas le scénario, c'est un petit gars très talentueux qui s'apppelle Rik Hoskin qui s'est essayé à l'univers de Kovacs depuis l'automne dernier. Mon boulot est celui d'un showrunner, et je m'assure que l'univers et les personnages soient respectés dans les dessins. Donc je passe beaucoup de temps avec Rik pour adapter l'intrigue, modifier les dialogues, et ça et là j'offre quelques pages bonus que je signe moi-même. J'adore cette expérience et je l'adorais déjà à l'époque de Black Widow, et j'aurais beaucoup aimé poursuivre son arc narratif à l'époque de Marvel Knights ! Résultat, je risque fort de travailler avec lui dans les mois à venir, pour des projets plus étendus. Mais ce n'est pas pour tout de suite ! Pour l'instant, je profite de ma position très confortable, je le regarde faire le travail pour moi ah ah.

Pour ma dernière question, je vous propose de revenir à Carbone Modifié. J'imagine que comme beaucoup, l'idée de l'immortalité vous avez déjà traversé l'esprit lorsque vous étiez inquiet ou en pleine réflexion. Et le roman n'a pas l'air de porter de jugement sur l'idée de vivre éternellement, contrairement à certains de ses pairs. Donc je me demandais si vous utilisiez vous même le roman comme une porte d'entrée vers le concept de mortalité ?

Je dirais que toute œuvre de fiction adulte est, d'une manière ou d'une autre, un moyen de gérer l'idée de la mort, ne serait-ce qu'en la comparant au cousin sombre de la vie, ou à un observateur caché derrière le miroir. Nous avons tous du mal avec cette idée, elle fait partie intégrante de la condition humaine. Comme disait Jim Morrison : "personne ne sortira d'ici vivant !" et cette vérité se retrouve toujours dans les œuvres de fiction, à différents niveaux. Ironiquement, peut-être que Carbone Modifié va un peu plus loin que les autres formes de fiction en présentant un monde dans lequel la mort a été vaincue, mais si c'est le cas, je ne l'ai jamais fait consciemment. J'ai juste trouve un concept inépuisable à travers lequel je pouvais observer l'humanité, et je l'ai attrapé par les deux mains.

Merci pour vos mots !

Voilà pour cette nouvelle interview, chers lecteurs. On se retrouve dans les jours à venir pour discuter de la série Altered Carbon, dorénavant disponible sur Netflix, et du roman qu'elle adopte, toujours publié chez Bragelonne. Commandez-le ici.

Image de couverture via Netflix.

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